Vent du Nord - Préquelle - Partie 2

Publié le par Chimaera

Vent du Nord - Préquelle

 

 

 

Elle y parvint juste à temps, suivant ses propres traces en sens inverse. Des mines soulagées l'accueillirent et Alia sentit son cœur se pincer – ces femmes ne devraient pas l'aimer autant alors qu'elle les avait conduites à la mort. Et comment leur dire qu'ils retourneraient demain dans ce maudit marais ?

 

"Il y a un village près d'ici" annonça-t-elle en descendant de cheval, confiant la biche à une de leurs meilleurs cuisinières. "Nous partirons demain."

"La région est habitée ?" s'étonna Elena, sa première conseillère.

"Apparemment. Il semblerait même que ce soit un village assez gros. J'ai rencontré un de leurs chasseurs."

"Mais peut-on leur faire confiance ?" s'entêta Elena. "Nous ne sommes plus assez de combattants pour résister à un assaut.

 

Alia resta silencieuse un moment, évaluant la situation. Certes, elle ne savait rien de ce peuple, mais le sien était condamné à mourir. Ils n'avaient nul endroit où s'installer et l'hiver approchait à grands pas : bien peu d'entre eux y survivraient, et probablement aucun enfant.

 

"Nous allons dans ce village" décida-t-elle brusquement. "Il n'y a plus d'autre choix. Demain, nous partons à l'est."

"Dans les..."

"Marais ?" coupa-t-elle. "Oui, maintenant que je sais comment les traverser. Allez vous reposer, je prendrai le premier tour de garde en mangeant."

 

Son ton ne souffrait pas de discussion et toutes s'exécutèrent en silence. La majeure partie des enfants dormaient déjà, exténués par les jours successifs de chevauchée. La garde se révéla inutile, puisque la nuit se passa dans un calme absolu, et la petite troupe se remit en route alors qu'un soleil brumeux se levait. Ils ne mirent pas trois heures à atteindre à nouveau les marécages et elle repéra immédiatement la pile de pierres à l'air caractéristique. Nulle trace du chasseur, pourtant elle sentait qu'il n'était pas très loin. Sans plus hésiter, elle engagea son cheval sur le bon chemin.

 

"Suivez-moi, et ne déviez surtout pas" lança-t-elle par-dessus son épaule.

 

Puis elle se mit en route. La traversée dura cinq bonnes heures alors qu'ils faisaient tours et détours et sa confiance en l'étranger vacilla plus d'une fois, mais jamais le sol moussu ne se déroba sous les sabots d'Aeryn et ils atteignirent l'autre côté sans encombres, soupirant de soulagement en se remettant en chemin sur un sol caillouteux bien solide.

 

"Et maintenant ?" demanda Elena. "Comment avez-vous fait ?"

"J'ai suivi les pierres marquant la route" fit-elle distraitement. "Gravissons la colline, nous devrions être très proches."

 

En effet, une petite vallée était encaissée de l'autre côté de la colline. Un vaste village était adossé à une autre colline et un bras de mer venait mourir dans la vallée. Alia cilla – elle ignorait même que leur troupe était si proche de la mer. La forêt était tellement dense...

 

"Halte !" cira soudain une voix masculine, marquée de cet accent si fort identique à celui du chasseur. "Que faites-vous ici et comment avez-vous traversé le marais ?"

 

Alia immobilisa sa monture sans discuter et leva ses mains, les éloignant des gardes de ses armes. Un homme barbu apparut après quelques instants, rassuré par sa déclaration de non-hostilité mais gardant son arme à la main. Il était de haute taille, sa barbe longue tressée tout comme ses cheveux hirsutes. Il tenait fermement sa hache dans sa main droite, un bouclier rond accroché dans son dos. Il observa immédiatement Alia, l'ayant identifiée comme la dirigeante de l'étrange compagnie.

 

"Nous recherchons un asile" annonça-t-elle calmement.

"Pourquoi ? Et où sont vos époux et vos fils ?"

"Morts."

 

Elle fit un signe de main autoritaire, apaisant aussitôt l'onde de colère et d'amertume derrière elle. L'homme resta immobile un moment, puis la regarda à nouveau, fermement décidé à avoir une réponse.

 

"Soit. Comment avez-vous traversé le marais ?"

"J'ai rencontré un de vos chasseurs qui m'a indiqué comment suivre le chemin de pierres" admit-elle honnêtement. "Il m'a affirmé que nous trouverions asile ici."

"Un chasseur ? Lequel ?"

"Jeune homme, cheveux bruns et yeux bleus, au début de la vingtaine."

"Oh... lui..." fit l'homme, pensif. "Eh bien, si luivous a indiqué comment parvenir ici... puis-je vous inviter à venir vous entretenir à mon roi ?"

 

Il avait abaissé sa hache en parlant et Alia se détendit imperceptiblement. Elle inclina d'ailleurs la tête pour acquiescer, puis se laissa glisser à terre, lançant ses rênes à Elena.

 

"Ce serait un honneur."

"Si vous voulez me suivre... venez, entrez, dames. Vous pouvez au moins vous reposer le temps que mon roi ne prenne sa décision."

 

Elle se mit en route en silence, marchant à ses côtés, et le reste de la troupe les suivit. Ils n'eurent qu'une palissade à passer pour entrer dans le village proprement dit. Les maisons étaient toutes à moitié enterrées dans le sol, sans doute pour préserver la chaleur. On les regardait passer avec plus de curiosité que de crainte, détaillant en particulier leurs chevaux. L'animal n'était visiblement pas commun dans la région, et certainement pas utilisé comme monture.

 

Son guide l'amena dans la plus vaste des maisons alors que ses femmes démontaient avec soulagement. On ne lui demanda pas de déposer ses armes, comme estimant normal qu'elle ne puisse les conserver. L'intérieur du bâtiment était tout en longueur, parcouru par une table entourée de bancs. Plusieurs personnes y étaient installées, mangeant ou discutant.

 

"Qui voilà, Erik ?" interrogea soudain une voix grave.

"Mon roi, une visiteuse envoyée par Niels et ses suivantes..."

 

Alia cilla. Comme chez eux, leur roi n'avait pas vraiment de signe distinctif en dehors du cercle d'or sur son front. Il était vêtu comme les autres, mangeait sur son banc comme les autres et n'était nullement à l'écart. Elle l'observa un moment, cherchant à cerner son caractère.

 

"Niels ? Installez-vous donc, dame, et dites-moi ce qui vous amène."

 

Elle s'exécuta, s'asseyant gracieusement face à lui et acceptant volontiers la chope d'hydromel qu'on lui tendait. Il était excellent et elle ne manqua pas de le faire savoir à son hôte.

 

"Je suis venue demander l'asile pour mon peuple" finit-elle par dire d'une voix douce.

"Votre peuple ? Combien êtes-vous ?"

"Dix-huit... et neuf enfants."

"Combien étiez-vous ?"

"Environ deux cents. Nous étions cinquante-neuf à parvenir à quitter nos anciennes terres, mais le voyage..."

 

Un regard empli de sympathie lui répondit.

 

"Que s'est-il passé ?

 

Alia resta silencieuse un moment, puis ouvrit la bouche.

 

"Nous étions un peuple de dresseurs de chevaux. Un jour, un envahisseur est venu du Sud et, bien évidemment, nous avons combattu. Ils n'ont pas pu faire grand-chose face à notre cavalerie. Vous savez, nos chevaux sont nos fiertés... se déplacer à la vitesse du vent, combattre et dévaster des troupes entières, puis repartir.

 

Ces gens qui nous ont envahis ont été impressionnés et nous ont demandé de leur apprendre nos techniques. Nous avons bien entendu refusé et mon père leur a d'ailleurs conseillé de quitter rapidement la région. Au lieu de cela, ils nous ont envoyé un ambassadeur avec de beaux vêtements et beaucoup d'or. Nous leur avons rit au nez, mais il y a des faibles partout, même au sein de notre peuple.

 

Certains ont commencé à accepter des cadeaux, puis ont rendu de menus services, allant jusqu'à s'endetter auprès d'eux en oubliant qu'ils tentaient de nous soumettre. Finalement ils ont ouvert les portes, et nos ennemis ont pris des otages pour nous convaincre d'obéir.

 

Finalement nous avons décidé de fuir. Mon père avait été exécuté et c'est moi qui ait donné l'ordre de seller les chevaux, puis de charger. Nous avons dévasté leur camp et nous sommes partis."

 

"Dévaster leur camp ?" répéta le roi avec surprise.

"Pour les dissuader de nous poursuivre."

 

Le silence retomba un instant, puis une voix féminine prit sur un ton doux.

 

"Vous avez fait ce qu'il fallait pour votre peuple. Peut-être n'êtes vous plus nombreux, mais au moins vous êtes encore vivants et vos coutumes perdureront."

 

C'était une femme assez âgée qui se tenait là, ses cheveux rassemblés en une natte serrée. Ses yeux étaient vides et Alia comprit qu'elle devait être aveugle. Elle était assez petite et son visage ridé n'affichait que de la sympathie. Le roi éclata de rire.

 

"Eh bien, si notre Volvä pense ainsi, je n'ai plus qu'une chose à dire : bienvenue sur les modestes terres de notre villages. Soyez nos hôtes tant que vous n'avez pas d'intention hostile."

 

Alia ne put s'empêcher de soupirer de soulagement, remerciant silencieusement la vieille femme. Ses paroles avaient étonnamment apaisé les doutes de la jeune chef quant aux décisions qu'elle avait été forcée de prendre depuis son accession à la tête du clan.

Publié dans Vent du Nord

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