Signe divin

Publié le par Chimaera

Ecrit pour un concours et terminé avant que je ne me rende compte que la date d'expiration était passée depuis deux mois. Thème : Les métamorphoses (non, pas Kafka).

 

Signe divin

 

 

"Qui vous a fait cela ?" marmonna l'homme en regardant l'épaule blessée de la belle femme devant lui.

"Contente-toi de me soigner" répondit-elle dans un grognement presque animal.

 

Il s'exécuta, nettoyant la plaie à l'alcool. C'était fait par une lame tranchante, de toute évidence, mais il n'avait aucune idée de qui avait pu oser toucher une Volvä, une servante des dieux. Ces femmes apportaient la parole des dieux aux hommes ordinaires, savaient tirer les runes et guérir par magie. Rien ne justifiait que l'on blesse l'une d'entre elles. Il banda soigneusement l'épaule une fois son travail terminé, n'osant demander pourquoi elle n'usait pas de sa magie pour se guérir elle-même, et elle le remercia d'un signe de tête.

 

"Vous pouvez rester cette nuit" fit-il avec respect.

 

Elle hésita un instant, puis accepta. Elle avait une vengeance à soigneusement orchestrer. Alors que le village était silencieux, que chacun de ces fiers guerriers dormait, au chaud et en sécurité dans sa demeure, elle s'installa en tailleurs sur sa couche, avant de commencer à murmurer d'une voix plaintive une prière à sa déesse, la noble Freyja, scandant de plus en plus les mots dans un appel lancinant.

 

Peu à peu les alentours disparurent, remplacés par du brouillard. Quelques silhouettes pâles étaient ici et là, signes des humains qui dormaient dans la même hutte qu'elle. Les esprits volaient autour d'elle et elle bondit sur le dos du plus proche, s'enfonçant dans le monde de l'esprit en chevauchant fièrement la mara , petit esprit cherchant à atteindre les rêves des dormeurs. Bientôt elle eut trouvé celui qu'elle cherchait, au beau milieu de la forêt, dormant avec ses confrères brigands, et elle se pencha sur lui. Il était temps pour son bourreau de payer pour ses actes.

 

Il fut bientôt perdu en plein cauchemar, soumis aux images qu'elle lui imposait, peinant à respirer avec la Volvä installée sur sa poitrine qui le fixait sans aucune pitié dans son beau regard vert. Elle le relâcha après un très long moment. Il serait épuisé au matin et n'aurait aucune chance de se défendre. Alors elle reprit sa chevauchée, volant à travers les sombres forêts de la Scandia, jusqu'à trouver un autre village, assez vaste pour entretenir des hirdmen, des guerriers de métier. Elle rejoignit la Volvä qui vivait dans ce village, dormant profondément, et toucha légèrement son esprit, lui indiquant où était le campement des brigands qui sévissaient dans la région. Enfin elle rentra dans son propre corps, remerciant la mara qui lui avait servi de monture, puis s'endormit profondément.

 

Lorsque le matin arriva, elle était à nouveau en pleine forme et son épaule était parfaitement guérie. Elle en fut surprise, avant de se souvenir qu'elle avait prié Freyja la nuit précédente. Peut-être sa déesse avait-elle fait un petit geste pour elle. Elle remercia son hôte et reprit son bâton orné de runes, avant de s'enfoncer dans les bois. Sa vengeance n'était pas encore complète. Il avait tenté de l'humilier, de la soumettre, puis de la tuer lorsqu'il avait vu qu'il n'y parviendrait pas, et elle le soumettrait au jugement de ses pairs, les mettant devant son impiété.

 

Elle ne mit pas longtemps à trouver une clairière idéale pour ce qu'elle voulait faire et dessina attentivement un cercle de runes du bout de son bâton, avant de s'installer dedans. Cela lui avait pris plusieurs heures et il était presque midi. Bien. Les hirdmen avaient certainement eu le temps de rejoindre le campement de brigands et d'en revenir, avec un prisonnier particulier, tuant sans aucun doute ceux qui avaient opposé une trop forte résistance. Il fallait juste espérer qu'ils rassembleraient rapidement le thing, l'assemblée des hommes libres qui prononçait les jugements à l'encontre des criminels.

 

A nouveau, elle commença à prier, se concentrant de plus en plus, et soudain le déclic se fit. Elle se sentit rétrécir à une vitesse croissante. Ses bras passèrent dans son dos avant de se changer en ailes. Ses jambes devinrent pattes avec des serres acérées et ses yeux se firent plus perçants, gardant leur vert extraordinaire, alors qu'un bec se formait depuis sa bouche et que son nez disparaissait. Son corps tout entier se couvrit de plumes noires, puis la métamorphose s'acheva et elle poussa un petit croassement en battant des ailes sans pour autant décoller, sautillant légèrement sur le sol. Le coup de grâce...

 

Avec un croassement supplémentaire, le corbeau s'envola, dépassant rapidement les cimes des arbres et volant à tire-d'aile vers le village viking. Elle avait soigneusement choisi son animal. Les corbeaux étaient les messagers d'Odin et un corbeau clairement opposé à cet homme le condamnerait plus sûrement que n'importe quelle accusation, surtout si ledit corbeau prouvait son intelligence bien supérieure à celle d'un animal. Il suffisait qu'elle choisisse soigneusement le moment de son intervention.

 

Prise par un sentiment d'urgence, elle accéléra soudain, volant aussi vite que ses ailes le lui permettaient. Le village parvint enfin dans son champ de vision et elle prit de l'altitude pour pouvoir estimer la situation avant qu'on ne la voie. C'était cet homme qui était jugé, visiblement au beau milieu d'une longue file. La plupart des bandits étaient blessés, certains étaient même morts depuis, leurs corps au sol. Lui avait l'air hébété de ceux qui n'ont pas dormi de la nuit. Elle focalisa son attention sur le thing et repéra vite l'accusateur, un autre homme debout, des fils de tissus entrelacés dans les tresses de sa barbe et de ses cheveux. Il parlait d'une voix forte et se tenait droit : ce n'était pas un simple accusateur, mais un scalde. Sans doute avait-il eu lui aussi maille avec ces hommes.

 

Pourtant le thing paraissait peu convaincu et elle retint un grognement de frustration. Elle voulait qu'il soit condamné à mort ou même banni pour ce qu'il lui avait fait. Avec un croassement rauque, elle descendit, tournant plusieurs fois en cercle au-dessus de l'esplanade. Le silence se fit aussitôt et elle croassa à nouveau, puis ralentit en arrivant au-dessus de l'accusateur, se posant sur son épaule sans qu'il n'ait pu faire un geste, fixant son bourreau de ses yeux brillants avec de croasser furieusement.

 

Le silence régnait toujours, mais le scalde sur l'épaule duquel elle était perchée finit par se racler doucement la gorge.

 

"Noble Volvä, pourriez-vous nous interpréter ce signe ?"

 

Une vieille femme, visiblement aveugle, s'avança et dirigea ses yeux vers le corbeau, qui croassa affirmativement à sa question muette.

 

"Les corbeaux sont les messagers des dieux" finit-elle par dire. "Et les dieux nous disent que cet homme les a offensés, puisque leur messager est du côté de l'accusateur."

 

A nouveau, le corbeau acquiesça d'un cri, battant des ailes en transférant son poids d'une patte sur l'autre, dans un geste d'agacement. La vieille Volvä inclina sa tête.

 

"L'offense est grave."

 

Difficilement, malgré ses jambes et son dos douloureux, elle s'agenouilla, son bâton toujours à la main, et prit la bourse à sa ceinture avant de la renverser. Le corbeau s'envola aussitôt et saisit une première pierre dans ses serres, sans hésiter, la lui amenant. Deux autres suivirent et il marqua une pause.

 

"C'est un blasphème" interpréta la vieille femme.

 

Nul ne disait plus mot devant le prodige. Soudain, sans que la Volvä métamorphosée ne le souhaite, quatre autres pierres roulèrent, révélant les runes gravées à leur surface. La vieille femme les toucha une par une, les lisant en pâlissant de plus en plus.

 

"Freyja est en colère... cet homme a touché l'une de ses filles."

 

Avec un cri, l'homme tenta de fuir, pour être rattrapé en un instant et projeté à genoux au milieu du thing. Le hirdmen qui le tenait ne faisait plus montre d'aucune pitié, le tenant par la nuque pour le maintenir agenouillé. Doucement, le corbeau poussa une nouvelle rune bien spécifique du bout de sa serre.

 

"Il a tenté de porter atteinte à son honneur et sa vertu, a voulu la soumettre..."

 

La voix de la vieille tremblait de fureur, maintenant, et le guerrier resserra encore sa prise sur la nuque de son prisonnier, indifférent à la douleur qu'il lui infligeait. Quelques murmures s'élevèrent, puis un cri de femme s'éleva.

 

"Qu'il soit banni !"

"Nous allons attirer la fureur de Freyja s'il s'en tire ainsi !"

 

La rumeur s'amplifia, des réclamations de plus en plus nombreuses se faisant entendre. Ce n'était pas le thing même, mais tous les gens rassemblés autour, assistant au jugement et craignant d'attirer sur eux la colère des dieux.

 

"Silence !" tenta l'un d'eux, sans succès. "Silence, silence !"

 

Le scalde se redressa soudain, ouvrant la bouche.

 

"SILENCE !"

 

Sa voix résonna et le bruit retomba. La tension restait néanmoins à son comble et le corbeau décolla à nouveau, se posant sur l'épaule du scalde qui n'osa l'en chasser. Le vote fut rapide et clair : à l'unanimité, le bannissement, pire peine qu'ils pouvaient infliger, fut choisi.

 

Jamais croix chauffée au rouge ne fut amenée si vite. La vision de la douleur en elle-même n'intéressait personne, mais ils ne pouvaient tolérer une telle atteinte à l'honneur d'une messagère des dieux. Le vieil annonceur se leva et déclama solenellement.

 

"Pour banditisme et atteinte à la mannelgr d'une volvä, ton châtiment a été choisi à l'unanimité : tu seras banni de nos clans et nul honnête homme ne t'accueillera plus sous ton toit."

 

Une vocifération et quelques insultes lui répondirent. L'homme se débattait, mais sans succès, pris dans la poigne du guerrier qui maintenait toujours sa nuque immobile. Il le saisit soudain par les cheveux de sa main libre, inclinant de force sa tête sur le côté en exposant sa joue. Le hurlement de douleur transperça leurs oreilles lorsque le fer rouge fut appliqué mais ils ne s'en émurent pas. Il avait mérité son châtiment.

 

Il s'effondra en avant lorsqu'on retira le fer, laissant voir la marque honnie en forme de croix. Seul le guerrier qui le tenait toujours l'empêcher de chuter au sol. Puis on lui retira son épaisse cape, ne lui laissant que sa tunique, avant de le redresser de force, l'amenant vers la sortie du village. Pourtant, avant qu'ils ne l'aient atteinte, le corbeau agit une dernière fois, s'envolant en fonçant sur l'homme avec un cri rauque.

 

D'un coup de sa serre aiguisée comme une épée, il creva l’œil droit de son offenseur, faisant résonner un autre hurlement. Le sang coulait à flots, maintenant, depuis son orbite, mais nul n'esquissa le moindre geste pour le soigner. Au contraire, il fut jeté sans plus de cérémonie dans la forêt bordant le visage. Avec un ultime cri, le corbeau tournoya au-dessus du tribunal, puis s'éloigna à tire-d'ailes, vers son corps.

 

"Bon vol, ma sœur" murmura la Volvä aveugle, suivant par la pensée la jeune femme qui regagnait le cercle de runes, puis se relevait, l'effaçant avant de se remettre en marche, un léger sourire sur les lèvres. "Justice est faite."

Publié dans Indépendants

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B
<br /> Détaillé, rythmé.<br /> Un manque d'approfondissement dans l'expression des sentiments de la volvä.<br /> De détails aussi, a mon goût en tout cas, dans les descriptions des lieux aussi bien que des personnes, des gestes.<br /> Quelques petites erreurs de tournure.<br /> Très agréable à lire, ceci dit.<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Merci pour le commentaire :). je pense que je réécrirai cette nouvelle un jour sans limite de signes pour "compléter" ce qu'il manque.<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Et justice fut faite<br /> <br /> <br />
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K
<br /> Conte cruel...<br /> <br /> <br />
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