Siana (1/1)

Publié le par Chimaera

 

Siana poussa soudain un cri de douleur alors qu'un coup la frappait à l'arrière de la tête, avant de sombrer dans l'inconscience au son des cris furieux de la bagarre qui avait éclaté quelques instants auparavant.

 

Lorsqu'elle reprit conscience, elle avait la tête qui tournait, et se sentait très fortement nauséeuse. Les vêtements qu'elle portait étaient étroits, bien trop pour elle, trop... collants. Elle inspira un bon coup, sentant une main peu familière qui tenait la sienne, et une voix masculine retentit soudain.

 

"Ma chérie ! Tu vas mieux ?"

 

Elle frémit un peu en reconnaissant la voix. Depuis quand son père lui parlait à nouveau, surtout avec un tel surnom et une inquiétude dans la voix ? La dernière fois qu'ils s'étaient adressés la parole, ça avait été quelques minutes avant qu'elle ne quitte définitivement le domicile familial, plus de neuf ans auparavant. Et la conversation n'avait pas vraiment été civilisée. Elle rouvrit les yeux, mais c'était bel et bien son père qui était penché sur elle, avec dans son regard une inquiétude... sincère ?

 

Ouh là, non, il y avait quelque chose qui n'allait pas. Elle se redressa doucement, et ses yeux s'écarquillèrent d'horreur en voyant sa tenue. C'était une tunique de ballerine, d'un horrible rose pâle, et c'était bien cela qui était ignoblement serré autour de ses membres, la comprimant de tous côtés. Même les chaussures, de petits chaussons de danse au bout solide, étaient terriblement compressés.

 

"Tout va bien, Siana ?" demanda son père avec cette même inquiétude.

"Que... qu'est-ce qu'il se passe ?" bégaya-t-elle en toute réponse.

"Tu t'es évanouie" fit-il avec douceur. "Tu répétais le ballet pour demain soir, soudain tu es devenue toute pâle et tu t'es évanouie."

 

Siana tremblait de tous ses membres. Ballet ? Depuis quand elle dansait ? Il y avait erreur sur la personne, là. Elle détestait les ballets et n'aimait certains opéras que pour la puissance et la beauté de leurs airs. Jamais, au grand jamais, elle n'avait envisagé de devenir danseuse. Son père l'avait voulu, mais elle n'en avait fait qu'à sa tête.

 

Minute, là. Son père était à côté d'elle, non ? Regardant autour d'elle, elle reconnut une loge de l'Opéra qu'il dirigeait depuis qu'elle était toute petite, où il avait voulu qu'elle danse, voire qu'elle devienne chanteuse. Sans succès. Elle repoussa la panique qui l'envahissait, forçant son esprit logique à se mettre en branle, à assembler les éléments et à en déduire ce qu'elle fichait là.

 

"Je crois que je vais rentrer" fit-elle pour gagner du temps.

 

Le visage de son père s'assombrit un peu.

 

"Très bien, mais je te rappelle que tu déménages dans une semaine. Il est hors de question que tu vives plus longtemps dans ce taudis."

 

Elle retint la remarque cinglante qui allait franchir ses lèvres. Taudis, son appartement ? Ben merci, elle avait passé des heures à le retaper avec son petit ami ! Renonçant à discuter tant qu'elle n'aurait pas tiré la situation au clair, elle se leva, voulu retirer les chaussons de danse comme elle retirait ses chaussures habituellement, c'est-à-dire d'un pied descendant le long de la cheville de l'autre jambe jusqu'à repousser la chaussure, mais cela ne fonctionna bien évidemment pas et elle baissa le regard. Bien sûr, les lacets remontant le long de son mollet étaient bien trop serrés. Se penchant, elle entreprit de délacer le chausson de danse et retint un soupir de soulagement lorsque son pied put enfin respirer. Jetant un œil vers son père, elle entreprit de remuer les orteils rapidement, avant de les appuyer fermement sur le sol pour les étirer, mais il ne regardait pas vers elle. Elle retira alors le second chausson, puis put enfin se lever.

 

"Droite, Siana !" claqua la voix de son père, et elle se remémora subitement pourquoi elle était partie de chez elle.

 

Pourtant son corps se redressa instinctivement, comme habitué à ses ordres.

 

"Je peux me changer ?" demanda-t-elle dignement.

 

Il lui lança un regard surpris, mais consentit néanmoins à sortir de la loge, la laissant seule, et elle se déshabilla aussitôt, sans aucun respect pour la tenue, soupirant de soulagement lorsque ses muscles purent enfin se décontracter. Elle entreprit de masser les muscles de son ventre – bon sang, ce qu'elle détestait les vêtements serrés...

 

Regardant autour d'elle, elle avisa une commode et entreprit de l'ouvrir pour y trouver des vêtements décents. Le premier tiroir ne contenait que des sous-vêtements et elle finit par saisir des socquettes, faute de mieux, et un soutien-gorge – pourtant certainement pas à elle, il était bien trop... sage. Et blanc. Elle ne portait jamais de blanc. Elle ouvrit le second tiroir, pour grimacer d'écœurement devant les vêtements entassés dedans. Elle ouvrit la porte de l'armoire à côté, mais il n'y avait que des jupes ou des robes, horriblement laides pour la plupart. Fouillant désespérément, elle finit pourtant par se rendre à l'évidence : il n'y avait pas un seul pantalon, pas même un fichu jean.

 

Elle finit par s'emparer d'une jupe de couleur sombre, pas vraiment noire, mais c'était la chose la moins horrible dans cette armoire et elle entreprit de rechercher un haut. Pas de t-shirt, bien sûr, pas de bustier non plus – elle acceptait d'en mettre éventuellement un quand elle sortait – que des chemisiers décorés de petites broderies, des hauts serrés qui allaient visiblement avec les quelques tailleurs qu'elle avait vu. Quelqu'un toqua à la porte et elle sursauta.

 

"Quoi ?" demanda-t-elle, retenant de balancer un juron à la suite.

"Tu as fini ?" demanda son père.

"Presque" répondit-elle précipitamment, avant d'attraper un chemisier blanc et de l'enfiler.

 

Elle porta ensuite son regard sur les chaussures et pâlit un peu en voyant les chaussures à talons. Comment elle était supposée porter ça ? Elle finit par les enfiler tant bien que mal et fit quelques pas, maladroite, se sentant ridicule et sur le point de chuter à terre. Bon sang, ce n'était pas des vêtements décents, ça. La porte s'ouvrit soudain et elle sursauta, mais c'était à nouveau son père, qui détailla sa tenue d'un air critique.

 

"Tu n'aurais pas dû prendre une jupe aussi sombre" grommela-t-il. "Qu'est-ce que les gens vont en penser... Toi, en noir ? Tu ne retombes pas dans ta période gothique j'espère ?"

 

Elle écarquilla de grands yeux. Goth ? Elle, goth ? Elle n'avait jamais été goth... bon, parfois une petite tendance, pour draguer les hommes qui lui plaisaient, mais certainement pas une vraie goth...

 

"Ne t'inquiètes pas" fit-elle d'une voix un peu étranglée.

"Je t'ai fait amener la voiture" fit-il en lui présentant sa veste, tout aussi peu dans son style que le reste de ses vêtements. "Ivan a l'ordre de te ramener à la maison, tu iras sans doute mieux après une bonne nuit de sommeil."

"Je pense" acquiesça-t-elle en enfilant la veste, se retenant de lui dire qu'elle n'avait pas deux ans et savait parfaitement s'habiller seule, merci. "Merci."

 

Il lui présenta ensuite son bras et elle le prit. Bien. Son appartement devait être désert et le seul qui en avait les clefs était Samuel. Ça ne serait pas une mauvaise chose de le voir. Son petit ami était très pragmatique, il pourrait l'aider à tirer les choses au clair. La pensée la ramena alors sur les regards malicieux de ses amis lorsqu'ils la regardaient – ils avaient été en train de préparer quelque chose, elle en était sûre. Peut-être était-ce cela ? Oui, ça devait être ça... une sale blague comme ils savaient si bien les faire.

 

En tout cas, ils avaient pris la peine de louer la voiture de luxe. Le chauffeur lui en ouvrit la porte et elle se glissa à l'intérieur.

 

"Ta ceinture" fit son père, et elle retint un juron.

 

Elle avait l'habitude des bus, elle. Pas des BMW noires aux vitres teintées. Pourtant elle mit sa ceinture et il referma la porte après lui avoir souhaité un bon rétablissement. La voiture démarra silencieusement et elle s'adossa à la confortable banquette, s'étalant complètement en basculant sa tête en arrière. Bien. Elle avait été dans un bar avec Sam et quelques autres copains. Une bagarre avait éclaté, ce n'était pas la première fois et elle savait se défendre. Quelqu'un l'avait frappée à la tête, elle tombait dans les vapes, pour se réveiller dans un costume de ballerine, avec son père qui lui parlait civilement, et on la ramenait chez elle dans une BMW.

 

C'était un bon résumé de la situation et elle ne voyait pas d'autre explication qu'une blague de mauvais goût de la part des autres. Elle leur passerait un savon, d'ailleurs. Elle n'aimait pas qu'on remette le sujet de sa famille sur le tapis. Bon sang, ils avaient dû sacrément fouiller dans sa vie pour trouver un type qui ressemblait tellement à son père et elle n'appréciait pas beaucoup cela.

 

"Nous sommes arrivés, Madame" fit son chauffeur, et elle s'aperçut qu'il avait ouvert sa portière et la regardait un peu bouche bée.

 

Elle se redressa de sa position affalée et se détacha d'un geste nerveux, indifférente au fait que sa jupe soit montée, laissant voir son genou et le début de sa cuisse, puis sortit de la voiture. Elle poussa un soupir de soulagement en voyant que c'était bien son immeuble. Bien. Ils l'attendaient certainement dans l'appartement, prêts à se foutre d'elle, en ayant probablement eu différentes caméras tout du long.

 

Elle voulut plonger la main dans la poche de sa veste pour récupérer ses clefs, pour s'apercevoir qu'elle n'avait pas de poches. Et pas de clefs d'ailleurs.

 

"Votre père m'a signalé que vous les aviez oubliées" fit son chauffeur en lui tendant un trousseau, et elle le saisit avec un sourire de remerciement.

 

Ils avaient même prit la peine de changer ses porte-clefs.

 

"Hm, vous avez oublié votre alliance aussi" fit-il d'un air gêné, lui tendant l'anneau.

 

Elle cligna des yeux en voyant la bague en or surmontée d'une pierre étincelante. C'était quoi ce bordel ? Sam savait parfaitement qu'elle ne voulait pas se marier, d'ailleurs lui non plus ne voulait pas, et elle trouvait les diamants horriblement moches.

 

"Merci" répondit-elle néanmoins en la prenant, ne l'enfilant pourtant pas.

 

Pas question qu'elle porte un accessoire de bourgeois comme ça, un bout de verre taillé de cette taille était horrible. Elle avança néanmoins vers sa porte, l'ouvrant sans hésiter. Son regard s'attarda sur les sonnettes et elle leva un sourcil en ne voyant pas son nom au dernier étage, mais elle ne s'y attarda pas, refermant la porte derrière elle. Dès que le chauffeur fut hors de vue, elle se pencha et retira les chaussures à talons avec un gémissement de douleur. Comment des femmes pouvaient-elles porter ça ?

 

Elle entreprit de monter les escaliers quatre à quatre, voulant à tout prix mettre fin à la blague, remettre des vêtements décents, engueuler Sam pour avoir permis aux autres de lui faire ça, et après s'enfermer dans leur chambre avec lui. Elle ouvrit la porte de son appartement à la volée, pour se figer net sur le seuil.

 

Ça n'était pas chez elle, ça... Le carrelage blanc et bleu clair, avec des motifs floraux, le sol impeccablement nettoyé, le tapis de luxe sur le sol, le portemanteau tout autant de luxe dans un coin, sur lequel reposaient plusieurs vestes – dont aucune en cuir, contrairement à ce qu'ils portaient tous deux – l'armoire entrouverte, qui laissait voir plusieurs dizaines de paires de chaussures, pratiquement toutes à talons pour les féminines...

 

Elle sentit sa tête qui lui tournait et se dirigea vers sa chambre d'un pas titubant, en ouvrant la porte presque en tremblant.

 

"Putain de bordel de merde" lâcha-t-elle avant d'avoir pu se retenir, les yeux écarquillés.

 

Tout était impeccablement rangé. Le lit était parfaitement fait, à l'ancienne, avec drap du dessous, couverture, couvre-lit, alors qu'eux-même n'utilisaient qu'une couette sur un matelas. Il n'y avait pas un seul caleçon de Sam par terre, pas de vêtements jetés négligemment en revenant de la douche. Les meubles même étaient différents, semblant tous neufs, dans un style vieillot, les lampes de chevet étaient du dernier design, donc très moches.

 

Elle se précipita vers l'armoire, lâchant au passage ses clefs et l'alliance sans s'en soucier, l'ouvrant en grand avant de fermer les yeux, pâlissant. Aucun vêtement à elle. A vrai dire, tout était dans le genre de ce qu'elle portait. Elle finit par dénicher un unique jean et s'empressa de le mettre, balançant la jupe sur le lit sans s'en soucier, avant de fouiller frénétiquement, abandonnant le chemisier pour un débardeur noir, le mieux qu'il y avait. Puis elle s'assit sur le lit, se prenant la tête entre les mains.

 

Les autres n'auraient jamais changé son appartement pour lui faire une blague et de toutes façons c'était impossible de le changer aussi rapidement. En plus ils savaient qu'elle les aurait tués pour avoir fait disparaître leurs personnalisations à tous deux, les motifs qui ornaient les murs. Un chien entra à ce moment, un Terrier, et elle ne s'en étonna même pas. Tout semblait du plus mauvais goût, ici. Elle préférait largement la petite Lucifer qu'ils avaient adopté cinq mois auparavant avec Sam, une chatte toute noire.

 

Elle recommença soudain à hyperventiler, encore plus que lors des fois où elle avait le plus stressé avant de monter sur scène, et elle se força à reprendre le contrôle de sa respiration, mais la panique montait inexorablement en elle. La sensation s'accentua lorsqu'elle vit l'homme qui apparaissait à travers la porte. Il était petit, luisant avec ses cheveux coupés courts et il avait de tout petits yeux enfoncés dans leurs orbites.

 

"Ma chérie ?" demanda-t-il avec inquiétude. "Ton père m'a appelé pour me dire que tu rentrais, tu ne te sens pas bien ?"

 

Elle ouvrit la bouche pour la refermer, cherchant frénétiquement à contrôler les battements affolés de son cœur. Chérie ? Ça ? C'était impossible, elle était contre le mariage et elle ne se serait jamais mariée à ça.

 

Il était petit.

Il était gros.

Il avait les cheveux courts.

Il avait des lunettes en cul-de-bouteille.

Il était vêtu d'un costard, alors même qu'il était visiblement chez lui, sans attendre de monde.

 

Bref, il était l'exact opposé de Sam.

 

"Je t'ai fait des beignets au hareng, comme tu aimes" dit-il tout doucement en s'approchant. "Tu sens cette bonne odeur ?"

 

Ses narines frémirent et elle sentit effectivement l'odeur, qui lui fit définitivement rompre un câble. Elle bondit sur ses pieds et le prit au col.

 

"Je HAIS les harengs, pauvre tache !" hurla-t-elle, avant de se ruer hors de la pièce.

 

Elle prit à peine le temps d'attraper les seules chaussures à semelle plate avant de se ruer à l'extérieur, claquant la porte, et elle descendit les escaliers en courant, sautant les marches pour aller plus vite. Elle s'arrêta un instant au rez-de-chaussée, le temps de jeter les espadrilles au sol et de les enfiler, avant d'ouvrir la porte et de sortir, insensible au froid du mois de janvier, cherchant simplement à s'enfuir le plus loin possible dans les rues.

 

Elle finit par se laisser tomber sur un banc dans un parc miteux, reprenant précipitamment sa respiration, essayant de calmer sa panique, sans grand succès.

 

"Hoy, ça va ?" demanda soudain une voix juste à côté d'elle, la faisant violemment sursauter.

 

Elle faillit tomber à côté du banc et se rattrapa au dernier moment, relevant les yeux.

 

"Johan !" fit-elle avec soulagement, reconnaissant le visage de son bassiste. "Bon sang, dis-moi comment vous avez fait ça et ramène-moi voir Sam..."

 

Son ton s'était fait suppliant sur la fin, mais il la regarda de travers.

 

"Je sais pas comment tu connais mon nom, mais je t'ai jamais vue" répondit-il en se méfiant plus.

 

Ses yeux s'arrondirent alors qu'elle le dévisageait, bouche bée.

 

"Pardon ?" répéta-t-elle. "Jamais vue ? Merde, ça fait six ans qu'on tourne ensemble..."

"Tourner ?" répéta-t-il, sceptique.

"Oui, le groupe, quoi... tu sais, avec Yan, Marc et Mikael."

 

Son sourcil se haussa alors qu'il la regardait.

 

"T'es frappée, ma vieille. Je sais pas faire de musique et va pas croire que j'aurai les moyens de me payer un instrument."

 

Elle se rendit alors compte des vêtements qu'il portait, pratiquement en haillons, de son état de saleté, et ses cheveux n'étaient pas longs par choix, mais sales et emmêlés, et elle ferma les yeux avec un gémissement. Johan ne lui ferait pas une blague comme ça, pas en voyant qu'elle paniquait. C'était souvent lui qui arrêtait les autres lorsqu'ils allaient trop loin sans vraiment s'en rendre compte. Il tapota son épaule d'un air compatissant.

 

"Bon, reste là pour cette nuit" offrit-il. "Une jolie fille comme toi, ça ira pas loin dans le coin, par contre on peut espérer que personne ne te remarque pour l'instant. Quoique, t'es habillée comme une bourge, mais bon, on peut rien y faire."

"Rester... là ?" répéta-t-elle, complètement perdue.

"C'est mon banc" explicita-t-il. "Les autres viennent pas me chercher."

 

Il s'assit à côté d'elle et ils restèrent un long moment silencieux.

 

"Allez, vas-y, raconte-la, ton histoire" offrit-il soudain. "Comment tu connaissais mon nom ?"

 

Elle se crispa un peu.

 

"Je... tu... enfin, tu es le bassiste de mon groupe, quoi, et c'est toi qui compose avec moi et Marc."

"T'es sûr que c'est moi ?" demanda-t-il sans la contredire immédiatement.

"Je... oui, bien sûr, je saurai te reconnaître n'importe où, ça fait six ans qu'on tourne ensemble, et huit qu'on se connaît..."

 

Il la regarda à nouveau avec attention, la dévisageant de la tête aux pieds.

 

"Désolé, mais je te connais vraiment pas" fit-il de sa voix rauque, un peu effrayante pour qui ne le connaissait pas et ignorait tout de sa gentillesse.

"Tu... tu t'appelles bien Johan Svensson ?"

"Oui" fit-il, troublé.

"Et tu as une cicatrice en forme d'étoile au milieu du dos, entre les omoplates" fit-elle.

"Je... oui... comment tu... personne ne sait ça..."

"Tout le monde le sait, Johan... tu joues torse nu sur scène."

"Je n'ai jamais rien joué, je te l'ai déjà dit..."

 

Elle baissa des yeux et il tapota à nouveau son bras.

 

"Tu es sûre que tu as pas fumé quelque chose de pas net ?" demanda-t-il d'un ton parfaitement sérieux.

"Je ne fume pas" fit-elle distraitement. "Toi non plus d'ailleurs."

"Je sais, merci" fit-il, agacé. "Rien bu ?"

"Non..."

"Pas de piqûre louche ?"

 

Elle leva un sourcil, puis entreprit de contrôler, mais il n'y avait rien sur ses bras, et elle ne sentait aucune douleur nulle part.

 

"Pas que je sache" répondit-elle finalement.

"Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Enfin, je veux dire, c'est quoi la dernière chose dont tu te souviennes ?"

 

Devant son air perplexe, il précisa.

 

"De quand tu étais... là où je suis bassiste."

"Euh... on était dans un bar... tu étais là, d'ailleurs, et moi j'étais contre Sam, comme d'habitude, et des types sont venus nous insulter, et ça a fini par éclater en bagarre. Je me suis pris un coup sur la tête..."

 

Elle passa sa main à l'arrière de son crâne, se rendant alors compte qu'elle ne ressentait pas de douleur, à aucun endroit, et qu'elle n'avait pas de bosse.

 

"Je n'ai pas de bosse" fit-elle, troublée.

"Hm, bizarre si tu t'es pris un coup assez fort pour t'assommer" fit-il du ton du simple constat. "Et en te réveillant, tu étais où ?"

"Dans une loge de danse, avec un ignoble costume de danseuse..."

 

Il leva un sourcil.

 

"Ça, c'est original" constata-t-il. "Quoi d'autre ?"

"Mon père me parlait civilement, alors qu'on a coupé les ponts y'a neuf ans sur une dispute. Il s'inquiétait pour moi. Je l'ai mis dehors pour me changer, mais y'avait pas de fringues comme moi j'en porte, et..."

 

Son débit s'accélérait de plus en plus, et elle ne s'arrêta pas lorsqu'il essaya de la faire taire.

 

"Que des trucs horribles" poursuivit-elle alors que sa voix se mettait à trembler. "Rien qui m'allait, et des chaussures à talons – j'ai jamais réussi à marcher avec. Mon père a fait avancer une bagnole de luxe pour me ramener chez moi, c'était le même immeuble, mais sans mon nom, et il m'a refilé une alliance – bon sang, je suis pas mariée, et certainement pas à un nabot en costard..."

"Hoy, STOP !" cria-t-il, lui mettant une main sur la bouche, et elle s'arrêta net, pour se rendre compte que ses yeux étaient remplis de larmes.

 

Il retira sa main lorsqu'il fut certain qu'elle ne recommencerait pas.

 

"J'ai compris" fit-il tout doucement. "Tu ne reconnais rien, tout est différent, comme dans un rêve, c'est ça ?"

 

Elle hocha doucement de la tête, tremblant de tous ses membres, avant de ramener ses genoux contre sa poitrine.

 

"Je veux rentrer chez moi" gémit-elle tout doucement. "Avec Sam, et me faire encore griffer par Lucifer parce que c'est une sale peste. Et aller à un concert avec toi, et faire péter la salle parce qu'on est les meilleurs. Merde, même une bonne bière au Pentacle, avec tout le monde..."

"Allez, allez" fit-il, maladroit, passant un bras puant autour de ses épaules. "Tu trouveras bien une solution, tu verras."

 

Elle ne répondit pas, tremblant toujours, roulée en boule.

 

"Dis-moi ton nom" fit-il doucement.

"Siana."

 

Il sourit.

 

"Eh ben, Siana, tu vas voir, ça va s'arranger. Je suis sûr que ton Sam te cherche et puis le Johan que tu connais aussi, certainement, s'il est tellement proche de toi..."

 

Elle se calma un peu en entendant ses mots, mais il jura soudain.

 

"Tu ferais mieux de partir, Siana" fit-il d'un ton anxieux. "Merde, trop tard, ils t'ont vue..."

 

Il retira son bras de ses épaules pour se lever, se plaçant devant elle.

 

"Tu t'es trouvée une copine, Jojo ?" fit une voix emplie d'une ironie glacée.

"Une copine ? Dis plutôt qu'il a claqué toutes ses économies pour une pute" fit une seconde voix, et la nuque de Siana se raidit.

"En tout cas, pute de luxe, t'as vu ses fringues ?" demanda un troisième.

"Mais elle a pas l'air ravie d'être là" fit le second avec un gloussement. "Tu t'es rendue compte que t'avais suivi un clochard, ma belle ? Tu devrais venir avec nous, on te montrera comment on sait s'amuser..."

 

La peur de Siana s'évanouit soudain, remplacée par une colère froide. Ce qu'elle pouvait détester qu'on la traite de pute, mais encore plus qu'on méprise ainsi ses amis... Et Johan lui était très cher, que ce soit celui-ci ou celui qu'elle connaissait mieux. Il était incroyablement gentil et un ami très fidèle.

 

"Foutez-lui la paix" intervint la voix de Johan. "C'est certainement pas une pute."

"Vraiment ?" fit le premier d'une voix plus douce, mais toute aussi froide. "Tu t'es trouvée une copine sans payer, Jojo ? Impossible, personne ne voudrait suivre un clochard comme toi. En plus elle est vraiment bien roulée."

"Non, c'est sûr que c'est une pute" fit le second, gloussant encore. "Tu es allée la chercher où ? Près du pont ou de la décharge ?"

"Redis ça" fit soudain Siana d'une voix douce.

 

Le silence se fit à son intervention. Son cœur battait furieusement alors que son esprit s'éclaircissait. Elle savait parfaitement se défendre, et elle avait furieusement envie de se défouler quelque chose.

 

"De quoi ?" fit une quatrième voix, amusée. "Que tu es une pute ?"

"C'est ça" acquiesça-t-elle en se redressant, avant de se lever complètement.

 

Ils étaient cinq en réalité. C'était beaucoup pour elle seule, mais Johan était là, et elle bénéficiait de l'effet de surprise. Il faudrait simplement qu'elle ne retienne pas ses coups.

 

"Pourquoi, ça te fait plaisir d'entendre dire ce que tu es ?" demanda le troisième en la regardant avec convoitise.

"C'est ça" fit Siana en s'avançant, jusqu'à arriver à la hauteur du premier, celui qui semblait être le chef.

 

Il était plus grand qu'elle et elle redressa la tête pour le regarder.

 

"Tu veux que je te suive, c'est ça ?" susurra-t-elle.

"C'est ça" fit-il avec un sourire froid. "Tu vaux bien mieux qu'un clochard comme Jojo."

"C'est étrange, tu portes exactement le même type de vêtements" répondit-elle tout aussi froidement.

 

Elle ne baissa pas les yeux, le fixant sans ciller, et il finit par lever sa main pour la poser sur sa joue avec un sourire.

 

"Hé, c'est que tu me défies, en plus" fit-il, visiblement ravi de cette perspective. "Je sens que je vais bien m'amuser avec toi."

"Et même pas tes hommes ?"

"Après, quand j'en aurai fini."

"Tu veux dire, quand moi, j'en aurai fini ?" fit-elle en accentuant le pronom.

 

Il leva un sourcil surpris, mais n'eut pas le temps de réagir qu'elle avait levé son genou, frappant de toutes ses forces dans ses bijoux de famille avant de lui mettre un coup de poing en plein visage pour le faire tomber en arrière et non en avant.

 

"Siana, non !" cria Johan, mais elle s'était déjà tourné vers le second, le glousseur, pour lui briser le nez d'un autre coup de poing, ne retenant aucunement ses coups.

 

Puis elle se redressa, faisant craquer ses articulations, toute panique disparue pour laisser place à la colère et l'adrénaline.

 

"Putain, ça défoule" fit-elle avec une once de joie dans la voix. "Qui est le suivant ?"

 

Elle agrémenta sa phrase d'un sourire sadique qui les fit hésiter, jusqu'à ce que la voix de leur chef ne retentisse.

 

"Chopez-moi cette pute !" gémit-il, des larmes dans la voix.

"Pute, pute..." fit Siana d'un air blasé. "Vous n'avez donc qu'un mot de vocabulaire ? Ça fait pas des masses..."

 

Elle esquiva un coup en parlant, avant de saisir le bras encore tendu et de tirer dessus, faisant tomber son possesseur à terre. L'un en avait profité pour se glisser dans son dos, mais elle lui mit un vigoureux coup de coude dans l'estomac, se demandant intérieurement ce que fichait Johan et pourquoi il ne l'aidait pas. Elle n'avait pas le temps de regarder où il était, avec les deux qu'elle avait sur le dos et celui au sol qui se relevait, de même que celui qui saignait abondamment du nez. Il fallait qu'elle en immobilise un autre, et vite, ou alors qu'elle récupère de l'aide.

 

Son vœu fut exaucé lorsqu'un poing fendit les airs vers le quatrième homme, accompagné d'un rugissement typiquement masculin. Elle crut que c'était Johan, mais ce n'était pas du tout sa voix. Repoussant sa question à plus tard, elle se dégagea des mains qui se tendaient vers elle pour faire un croche-pied à leurs possesseurs. Son allié se débrouillait très bien, car bientôt elle n'eut plus qu'une personne en face d'elle, jusqu'à ce que subitement il ne tourne les talons et ne s'enfuie, rejoignant les autres qui s'éloignaient tant bien que mal.

 

"Ne vous avisez plus de toucher à ma copine, bande de bâtards !" rugit la voix à côté d'elle.

 

Elle la reconnut instantanément et se retourna d'un bond, mais c'était bien Sam qui était là, fixant l'endroit où ils disparaissaient avec une expression fulminante. Sans même réfléchir, elle bondit vers lui.

 

"Sam !"

 

Il n'eut pas le temps de bouger qu'elle avait déjà enroulé ses bras autour de son cou pour un baiser fougueux. Il finit par lui répondre, mais posa ses mains sur ses hanches au bout de quelques instants seulement, l'éloignant de lui d'une main ferme.

 

"Je ne suis plus un fou furieux de sataniste, maintenant ?" demanda-t-il d'une voix dure, la fixant droit dans les yeux.

 

Siana ouvrit grand la bouche sous le choc, le dévisageant, hébétée.

 

"Hein ?" finit-elle par dire très intelligemment.

 

Il fronça des sourcils en la regardant.

 

"Qu'est-ce que c'est que ces fringues, Siana ?" demanda-t-il en désignant le débardeur. "Tu portais pas ça il y a dix minutes."

 

Elle cligna des yeux, hébétée, puis soudain réalisa quelque chose.

 

"Tu... tu me reconnais ?" demanda-t-elle, le regardant en espoir.

 

Il leva un sourcil agacé.

 

"Te reconnaître ? Encore heureux que je reconnaisse ma propre petite amie !"

 

Ses yeux se remplirent de larmes et elle se jeta à nouveau contre son torse sans pouvoir s'en empêcher, se blottissant dans ses bras. Il hésita un instant, puis referma son étreinte, la berçant doucement alors qu'elle pleurait. Elle ne lui arrivait même pas au menton, mais ils avaient l'habitude, depuis le temps.

 

Difficilement, Siana finit par se calmer dans ses bras. Tout était fini, n'est-ce pas ? Elle ne savait pas ce qu'il s'était passé et n'avait même pas envie de le savoir. Sam était là, la reconnaissait et la tenait dans ses bras, et tout allait bien. N'est-ce pas ?

 

"On rentre, Siana" fit-il sur un ton autoritaire, se mettant en marche mais en gardant son bras autour de ses épaules. "Je crois qu'il y a un peu de choses dont on doit discuter."

 

Elle hocha difficilement de la tête, et il s'aperçut alors qu'elle tremblait de froid. Avec un soupir, il enleva sa veste en cuir, la passant autour de ses épaules.

 

"Raconte-moi ce que tu as fait" fit-il doucement.

 

Elle ferma les yeux avec un long tremblement.

 

"Je... c'était un vrai... cauchemar..."

 

Il leva un sourcil, mais lui fit signe de parler, et elle raconta d'une voix saccadée tout ce qu'il s'était passé depuis son réveil, jusqu'à la bagarre et son intervention, se rendant alors compte que Johan avait disparu entre le moment où elle avait commencé à se battre et celui où Sam avait mis fin au combat. Il resta silencieux un long moment après, mais finit par resserrer un peu sa prise sur son épaule en sentant son anxiété.

 

"Je deviens pas folle, hein ?" demanda-t-elle d'une voix tendue.

"Je ne crois pas, ma chérie" fit-il d'une voix lente. "Parce que ça explique très bien pourquoi tu t'es comportée comme ça ces dernières heures."

"Comment ?" demanda-t-elle avec crainte.

 

Il soupira et embrassa sa tempe.

 

"Sans vouloir te vexer, comme une vraie pouffe" fit-il d'une voix douce. "Tu t'es... enfin, l'autre s'est réveillée dans notre lit, parce que je t'avais ramenée après la bagarre. Elle ne m'a pas reconnu, a hurlé de terreur en voyant un chat noir – Lucifer est encore sous le meuble de la télé en tremblant – a paniqué parce qu'elle s'était cassé un ongle, a commencé à appeler son père en pleurant, m'a traité de sataniste fou furieux quand j'essayais de la calmer, et a fini par quitter l'appartement après avoir presque déchiqueté ta veste en cuir..."

"Cette pouffe a fait QUOI à ma veste en cuir ?" sursauta Siana, un éclat de colère dans la voix.

 

Il la regarda un peu de travers, puis soudain éclata de rire, se penchant pour lui voler un baiser.

 

"Là, je suis sûr que c'est ma Siana à moi" fit-il avec un petit gloussement. "On ne touche pas à ta veste, c'est bien ce qu'il me semblait."

 

Il s'arrêta pour se pencher sur elle et elle eut soudain conscience de combien il s'était inquiété pour elle en la voyant agir ainsi. Alors elle répondit tendrement à son baiser et ils finirent par se séparer.

 

"Je t'aime, Sam" murmura-t-elle contre ses lèvres. "Sois au moins sûr de ça..."

 

Il fit un sourire un peu tremblant et l'embrassa une seconde de plus.

 

"Je sais, Siana, mais... j'ai vraiment eu peur. Ce... ce n'était plus du tout toi... c'était ton visage, ta voix, mais... même tes expressions... ça ne te ressemblait pas."

 

Elle leva la main pour caresser doucement sa joue, avant de l'embrasser doucement.

 

"Je te promets que c'est moi, mon chéri" murmura-t-elle après l'avoir relâché.

"J'ai cru que tu étais devenue folle" avoua-t-il avant de l'embrasser à nouveau.

"J'ai cru que je devenais folle" avoua-t-elle. "Au début je croyais que les autres nous faisaient une blague, mais... je voulais juste te retrouver et que tu me dises que tout allait bien."

 

Il sourit, puis la serra longuement contre lui, enfouissant son visage dans sa chevelure, puis ils se remirent en route vers chez eux.

 

"Va te changer, ma chérie" finit-il par dire alors qu'ils arrivaient enfin chez eux.

"Pour que tu me déshabilles après ?" demanda-t-elle avec de grands yeux innocents.

 

Il sourit en la poussant en avant.

 

"Tu as un concert, ce soir" rappela-t-il. "Tu comptes le rater pour qu'on fasse l'amour ?"

 

Elle se souvint soudain que, effectivement, elle était supposée chanter le soir même, et cligna des yeux, avant de regarder l'heure. Il était à peine dix-huit heures trente.

 

"Saaam... on passe en deuxième partie, à neuf heures... il reste deux heures et demi avant, et tu peux m'emmener à moto après, donc une demi-heure de trajet... ça laisse deux heures..."

"Ça va, j'ai compris" fit-il avec un petit rire. "Mais..."

"J'en ai pour cinq minutes" coupa-t-elle, avant de déposer un baiser sur ses lèvres et de se ruer vers la chambre.

 

Elle en ressortit effectivement cinq minutes plus tard, une boule de ses anciens vêtements en main, et les mit à la poubelle sans plus de façons, avant de se tourner vers lui alors qu'il la regardait de haut en bas.

 

"Toi, tu as vraiment envie de faire l'amour" murmura-t-il en saisissant sa main, avant de l'attirer contre lui pour un long baiser.

 

Il était très rare que Siana mette des jupes. Sauf quand elle voulait qu'il la déshabille derrière, et il s'exécuta de bonne grâce après l'avoir entraînée dans leur chambre, retrouvant enfin sa compagne telle qu'elle était vraiment.

Publié dans Indépendants

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K
<br /> En fait ce serait sympa d'avoir une suite...<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Quoi comme suite ? Un autre épisode tu veux dire ?<br /> <br /> <br /> <br />
K
<br /> Y'en a qui lisent la nuit, d'autres au p'tit déj...<br /> C'est chouette de te lire !<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> M'ci !<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> j'ai dit pas mal, j'ai pas dit que tu racontais ta vie !<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Bon, dans ce cas-là, oui, peut-être bien. Tu postes des com à 2h du mat toi ?<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Pas mal de toi là-dedans, je me trompe ?<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Pas tant que ça, je m'entends bien avec mes parents, moi.<br /> <br /> <br /> Bon, après, si tu parles de sortir avec un beau mec aux cheveux longs, ouais, ça se rapproche de moi.<br /> <br /> <br /> <br />