Chant du serpent (5/X)

Publié le par Khimaera

"Camila, c'est cela ?" s'enquit de son côté Aleksandr Ducouteau lorsqu'il eut été soigné et se fut restauré, se sentant nettement mieux.

"Oui, seigneur."

"Ellanna Faend est-elle une bonne maîtresse ?"

"Excellente, seigneur. Sévère mais juste, comme le seigneur Darius."

"Quelle est leur relation ?"

"Rien dont vous ne vous rendrez compte très vite. C'est le général Swain qui a forcé leur mariage afin de récupérer les secrets de la famille Faend. Maître Darius n'a jamais importuné ma dame en six mois, ni l'inverse. Ils ne se sont même pas réellement parlé avant il y a quelques jours, puis maître Darius est parti et vous a ramené. Ils n'avaient jamais été aussi proches que ce que j'ai vu aujourd'hui."

"J'ai bien une idée de ce qui aurait changé" fit songeusement le seigneur. "Eh bien, Swain a sans doute fait une grave erreur en unissant ces deux-là... c'est une association très dangereuse."

"La plupart des gens croient que seul maître Darius est dangereux" signala Calina.

"Mais pas toi."

"Cela fait six mois que j'ai la chance d'être à son service. Je l'ai vue méditer et j'ai vu son pouvoir - même si je ne sais pas de quoi il s'agit, c'est de toute évidence de la magie puissante. J'ai supposé que c'était cela, le pouvoir des Faend que le général Swain voulait."

"Pas exactement" fit Ducouteau, amusé "mais j'ignore moi-même la nature exacte des pouvoirs des Faend. Je suis par contre certain que nul ne deviendra roi de Noxus sans l'accord de leurs héritiers, ou maintenant de leur dernière héritière."

 

Il se releva et elle vint aussitôt le soutenir, l'amenant jusqu'à la chambre seigneuriale.

 

"Soyez gentille, Camila, aménagez-moi une petite chambre isolée afin que je rende la sienne à Darius" soupira-t-il en s'allongeant. "Je ne vais pas rester éternellement dans les appartements d'un couple de jeunes mariés, ce serait fort inopportun."

"Je vais essayer, mais je ne sais pas si mes maîtres accepteront."

 

Elle prit la clochette qu'elle portait à sa ceinture et la déposa sur le chevet.

 

"C'est dame Ellanna qui me l'a donnée, je suis la seule à l'entendre" expliqua-t-elle. "Appelez-moi quand vous serez éveillé, s'il vous plaît."

"BIen sûr" accepta-t-il avec une courtoisie et un baisemain qui la firent rougir. "Bonne nuit, Camila."

"Bonne matinée, seigneur" fit-elle en s'inclinant profondément avant de reprendre sa main, s'enfuyant presque.

 

Il eut le temps de rire à sa réaction, satisfait de voir que ses talents de charmeur n'avaient pas disparu, avant de s'effondrer dans l'oreiller, sombrant immédiatement dans un profond sommeil sans rêve.

 

Le lendemain, il déménagea dans une petite pièce dans le couloir juste en face des appartements seigneuriaux. Un lit confortable s'y trouvait, ainsi qu'une fenêtre masquée d'un lourd rideau, et c'était tout ce qu'il souhaitait pour se rétablir. Au cours des semaines suivantes, il eut ainsi l'occasion de voir passer le marchand de vêtements qui se faisait déjà connaître avant sa capture et fit une ombre de sourire. Ellanna devait savoir bien mieux que son époux à quel point l'opulence visible, plus ou moins discrète, permettait d'acquérir de l'influence lors de réception. Ce n'était pas pour rien que l'armure d'apparat du général était dorée à l'or fin, sa cape dans le plus riche tissu possible et d'un splendide rouge extrêmement difficile à obtenir en teinture.

 

Avoir en plus à son côté une femme vêtue des plus beaux atours de Noxus assiérait leur statut de manière durable. Enormément de gens ne soutenaient Swain que parce que Darius le faisait, mais si l'allégeance du général venait à se modifier, beaucoup de choses pouvaient basculer dans la Cité Etat... d'autant plus qu'il ne serait pas surpris d'apprendre que Ellanna ambitionnait de devenir reine de Noxus. Elle s'était placée dans une position idéale pour cela - mariée au généralissime idolâtré et craint par l'armée et le peuple à la fois, elle allait porter un coup fatal à Swain et, une fois de retour à la vie publique, il serait lui-même obligé de déclarer l'allégeance de la famille Ducouteau au noble couple, leur offrant par la même occasion toutes ses anciennes alliances et ses admirateurs.

 

Il avait après tout une dette de vie envers eux, ce qui ne lui laissait pas le moindre choix. Ils pouvaient exiger sa vie ou celle de n'importe quel membre de son clan quand ils le souhaitaient et, si la moitié de ce que l'on disait sur les Faend était vrai, le refuser serait pire que la mort.

 

Darius laissa venir Talon quand il en émit le souhait et ne demanda même pas à être présent à leur entrevue, le surprenant. Néanmoins l'assassin qu'il avait lui-même formé fut fou de rage en apprenant la vérité et il le retint d'aller se faire justice lui-même. Il aurait besoin de quelqu'un de son talent, inutile de se suicider dans une tentative d'assassinat sur Swain qui échouerait de toutes manières. Talon lui fournit par contre bien des informations très intéressantes et, lorsque leur entrevue s'acheva, il resta méditatif un long moment, puis se risqua à faire demander les seigneurs des lieux.

 

Coup de chance, les deux les rejoignirent rapidement et Camila leur fournit des rafraîchissements avant de se retirer, comme toujours.

 

"Talon m'a appris quelques points intéressants sur des alliés de Swain, que vous pourriez rassembler à votre cause" entama-t-il. "Bien sûr, il n'avait pas toutes les données du problème. Savez-vous comment Swain s'assure de l'allégeance de ma fille, Cassiopeia ?"

 

Devant le silence, il poursuivit.

 

"Il lui a promis de lui rendre sa forme humaine. Bien sûr, nous savons que sans la dague serpentine, il ne pourra pas le faire - et même avec, il ne sait pas utiliser sa magie. Qu'en pensez-vous, dame Ellanna ?"

"Que ce n'est absolument pas intéressé en tant que père ?" demanda-t-elle avec ironie, et il sourit.

"La famille Ducouteau vous doit déjà allégeance, dame, et les connexions de Cassiopeia pourraient vous être utiles - d'autant plus si elle peut reprendre sa forme humaine. Qu'y puis-je si cela soulage la douleur d'un vieil homme qui se sent toujours coupable des années après ?"

"N'était-ce pas votre femme qui a encouragé Cassiopeia dans cette voie ?" s'étonna Talon.

"Et je n'ai rien fait pour l'empêcher, j'étais bien trop heureux des renseignements qu'elle m'apportait. Toujours est-il que je ne peux défaire la situation, mais je peux m'assurer qu'aucun membre de ma famille ne tombe à nouveau dans ses mains."

 

Le silence retomba un instant, puis elle inclina la tête.

 

"Je vais voir si je peux faire quelque chose en ce sens."

"Darius, Talon m'a appris de belles choses sur une certaine bataille, à Kalamanda. Il semblerait que Swain ait affronté et capturé Jarvan, le prince de Demacia ?"

"Oui, c'est ce qu'il s'est passé, plus ou moins. J'ai pu interroger Jarvan, un jeune homme trop fougueux, encore trop jeune, qui n'a pas su cesser de provoquer ses tortionnaires à temps. Stupides Demaciens..."

"Avez-vous déjà vu Swain laisser échapper une proie d'une telle importance ? Eh bien, en dehors de moi, mais j'ai reçu votre aide non négligeable, n'est-ce pas ?"

"J'admets m'être posé de sérieuses questions à l'évasion de Jarvan" admit Darius. "Je ne comprenais pas comment le seigneur Garen, entre tous, avait pu parvenir discrètement assez proche d'un camp où le prince de Demacia allait être exécuté. Ce n'étaient pas mes hommes, en tout cas, sinon je les aurai moi-même exécutés pour leur incompétence."

"Je pense, au vu des informations croisées entre vous et Talon, que Jarvan n'a jamais été libéré. Il est probablement dans un endroit similaire à celui où j'étais."

"Jarvan apparaît quotidiennement à Demacia ou à l'Institut de Guerre" contredit Darius.

"Et bien plus souvent à l'Institut de Guerre" acquiesça Ducouteau. "Je vais devoir vous raconter une longue histoire mais, avant cela, Ellanna, accepteriez-vous de nous dire de quelle manière m'avez-vous retrouvé ?"

 

Les yeux d'Ellanna se posèrent sur lui, indéchiffrables, puis elle regarda Darius qui lui fit signe qu'il ne la forcerait à rien.

 

"Je ne le ferai pas sans vos serments d'allégeance à moi ou à mon époux" indiqua-t-elle finalement.

 

Difficilement, ses articulations encore raides malgré les semaines de guérison, il se leva et s'agenouilla devant les deux seigneurs. Talon s'était déjà levé d'un bond mais se précipita vers la fenêtre, agrippant vivement une silhouette avant de la basculer à l'intérieur, la faisant chuter au sol en enfonçant un genou entre ses reins pour l'immobiliser. Il avait en même temps plaqué sa face contre terre, ses doigts empêchant de voir et de reconnaître qui que ce soit dans la pièce.

 

"Draven" gronda Darius, la rage montant en lui. "Il me semblait t'avoir averti de ne pas tenter de m'espionner."

"Darius... dit à cette brute de me lâcher, il m'aveugle..."

"Non ?" demanda sarcastiquement Darius. "Peut-être est-ce ce que je souhaite, parce que je parlais de choses qui ne te concernent pas ? Il semblerait que j'ai des hommes plus loyaux que mon propre frère, tristesse..."

"Loyal ? Pourquoi devrai-je t'être loyal ?" aboya Draven. "Tu diriges des armées quand je dois me contenter d'exécuter quelques paysans, tu prends pour toi la plus belle femme de Noxus et tu ne la touches même pas, la faisant parader à ton bras comme un animal de compagnie sans savoir l'apprécier... tu as tout pour toi, frère, et tu ne le réalises même pas !"

"Est-ce le moment pour une crise de jalousie ?" soupira Darius. "Penses-tu que m'espionner arrangera ta situation ? Tu as tes talents que je n'ai pas, je ne le nie pas, pourquoi tenter de me faire disparaître de ta vie ?"

"Je ne veux pas ça !" rugit Draven.

"C'est l'impression que tu donnes, néanmoins. Que t'as promis ton maître du jour ?"

"Pff" cracha l'exécuteur, dédaigneux. "L'Institut de Guerre, frère, ils ne t'apprécient guère. Je me fiche de t'espionner mais si cela m'amène ce que je cherche, il faut bien que j'avance par moi-même, n'est-ce pas ?"

 

Darius secoua la tête en reconnaissant la phrase qu'il lui avait si souvent dite lorsqu'ils étaient gosses dans les rues de Noxus.

 

"Si c'est ce que tu souhaites" soupira-t-il, faisant signe à Ducouteau de disparaître dans l'ombre avant de désigner la porte à Talon.

 

L'assassin le repoussa à l'extérieur avant de se reculer à son tour. Draven tenta de voir, mais fut intercepté par la main de Darius.

 

"Stan !" appela-t-il.

 

Son garde arriva rapidement et s'inclinadevant lui après avoir reconnu Draven.

 

"Vous aviez donné comme consigne de l'empêcher d'approcher dame Ellanna, seigneur" justifia-t-il. "Je la savais avec vous, je n'ai donc pas réagi."

"Tu as suivi mes ordres" rassura Darius. "Ils changent cependant à partir d'aujourd'hui - Draven n'est plus le bienvenu sur mes terres."

"Entendu, mon seigneur."

"Et vous avez autorisation de l'expulser de force s'il insiste."

"Bien, mon seigneur. Draven, si vous voulez bien..."

 

Le bourreau jeta un regard haineux vers son frère qui ne réagit pas, mais suivit néanmoins Stan. Un combat ici serait perdu d'avance avec la quantité de gardes fanatiquement dévoués à Darius dans les environs. Darius retourna ensuite dans la petite pièce. Ellanna avait fermé la fenêtre et tiré le rideau devant et il fit un signe de tête vers Talon.

 

"Merci de l'avoir attrapé... était-il là depuis longtemps ?"

"Je l'ai entendu approcher, mais je pense qu'il n'était à portée d'oreille que lorsque dame Ellanna a exigé notre allégeance. Puis-je ?"

 

Sans hésiter, il s'agenouilla devant elle et lui prêta allégeance. Il frémit en voyant la dague serpentine qu'elle tenait, mais accepta néanmoins l'épreuve, la laissant trancher légèrement sa joue. Un instant après, elle coupait son propre pouce et appliqua le doigt sur sa joue, appuyant fermement. La regardant dans les yeux, il réitéra son serment, sentant le sang qui coulait en lui pour le lier. Elle le relâcha ensuite, satisfaite, et les deux marques disparurent en un instant.

 

Ducouteau avait observé avec attention, mais savait qu'il n'avait pas le choix et il posa un genou à terre, la laissant prendre son sang avant de prêter serment au nom de la dette de vie qu'il leur devait. Sa promesse envahit aussitôt physiquement sa poitrine, comme une chaîne qui le liait et qui s'allégea immensément un instant après. Une allégeance était toujours à double sens - l'obéissance contre la protection, la loyauté contre la situation sociale. Il avait néanmoins prit soin de jurer fidélité aux deux membres du couple, ce qui signifierait peut-être, sous certaines conditions de séparation, qu'il pourrait choisir son futur suzerain.

 

Elle se tourna ensuite vers son mari.

 

"Savez-vous pourquoi Swain vous a demandé de m'épouser, Darius ?"

"Pour récupérer le pouvoir de votre famille" fit-il, surpris "et sans doute l'utiliser pour lui-même."

"Vous savez maitnenant que je ne l'aime pas, et pourtant je n'ai jamais parue inquiète à cette idée, ne trouvez-vous pas ?"

"Jamais" admit-il.

"Swain n'a aucune chance de trouver le pouvoir des Faend dans notre ancien manoir. Il n'y est pas. Lorsque mon père a su qu'il allait être assassiné, il a détruit tous nos livres et nos savoirs, à une exception près. En temps normal la magie Faend n'est enseignée qu'à des hommes, mais mon frère n'était pas mature et il aurait été assassiné avant de pouvoir l'obtenir. C'est pourquoi Swain ne touchera jamais cette magie - elle se trouve là, et là."

 

Elle avait désigné sa tête et son coeur en parlant et secoua la tête.

 

"En huit mois où j'ai ce savoir, je n'ai pas encore réussi à l'assimiler entièrement et c'est pourquoi je médite aussi souvent. Cependant, au cours de mes explorations du monde de l'esprit, j'ai fini par développer un sens naturel à ma famille, un sens qui nous permet de percevoir les esprits autour de nous. Sur la totalité de Noxus, deux m'ont réellement marqués. Le premier était Swain lui-même, et je suis absolument certaine qu'il n'est pas humain, ou du moins qu'il ne l'est plus. Le second était plus subtil, intriqué dans la toile des esprits autour. Il s'agissait de cette dague."

 

Elle l'avait levée en parlant et son doigt parcourut la lame, qui ondula aussitôt.

 

"C'est une lame très particulière, qui vient de l'ancienne Icathia. Je doute que quiconque ne sache totalement s'en servir aujourd'hui, pas même le Freljordien ne le pouvait. Tout juste connaissions-nous, à nous deux, certains de ses pouvoirs, comme par exemple l'inviolabilité des serments prêtés avec. C'est une des spécialités de ma famille, comme vous le savez sûrement, Aleksandr. Les malédictions d'un Faend pour avoir brisé son serment sont des choses peu agréables à voir."

"J'ai souvenir de l'une, il me semble, en effet" acquiesça Aleksandr Ducouteau. "Lorsque votre mère avait été assassinée, si je ne m'abuse. La mort eut été bien plus douce pour les victimes de votre père."

"J'étais un peu jeune pour cet épisode mais j'en imagine très bien le résultat. Toujours est-il que c'était cette dague qui m'a permis de tout savoir. Je m'y étais liée en esprit, et ce diplomate Freljordien l'avait fait physiquement, et nous pouvions tous deux la contacter quand nous le souhaitions. Elle nous a servi de relais. Je ne l'ai d'abord pas cru lorsqu'il m'a dit que vous étiez vivant, mais ses arguments étaient tangibles et il est très difficile de mentir en passant par ce mode de communication. Cela changeait beaucoup de choses sur l'échiquier politique de Noxus - et, en particulier, cela pouvait faire basculer l'allégeance de Darius. Il était de mon devoir en tant qu'épouse de l'avertir, et cela concordait parfaitement avec ma vengeance contre Swain."

 

Le silence régna un long moment, puis finalement Aleksandr s'adossa plus confortablement, croisant ses bras.

 

"Ne me prenez pas pour fou immédiatement, je vous prie" entama-t-il. "Certains d'entre vous ont-ils jamais entendu parler de l'organisation qui s'appelle elle-même la Rose Noire ?"

Publié dans League

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