Chant du serpent (4/X)

Publié le par Khimaera

"Je vous souhaite le bonjour" entama-t-il avant de poursuivre, cruellement ironique "qui cependant ne sera pas bon pour tous. Comme vous l'avez remarqué, j'ai été absent ces quelques deniers jours. Lorsque je suis rentré, hier, je n'ai pas pris la peine de me manifester car j'avais des affaires personnelles à régler. Aussi, quelle ne fut ma surprise lorsque, allant visiter ma chère épouse cette nuit pour l'informer de mon retour, je l'ai trouvée alitée."

 

Il leva sa main et Yohan se releva, s'approchant pour lui tendre la coupe qu'il leva dans la lumière. Les premiers rayons de soleil frappèrent le métal martelé, renvoyant une lueur sinistre.

 

"Comment se fait-il" interrogea-t-il d'une voix vibrant de fureur contenue "que ma femme, mon épouse depuis six mois maintenant, puisse être empoisonnée dans mon propre domaine ? Comment se fait-il qu'elle ait ainsi été blessée et que vous, servants chargés de veiller sur sa santé, chargés de s'assurer que de telles choses n'arrivent *pas*, soyez tous en excellente santé ?"

 

Il rendit la coupe à Yohan et se retourna vivement, foudroyant du regard l'assemblée immobile et silencieuse.

 

"Croyiez-vous vraiment que nous ne le remarquerions pas ? Qu'un plan aussi idiot pouvait avoir la moindre chance d'aboutir ? Ellanna Faend est mon épouse !" rugit-il, martelant le dernier mot avant de poursuivre, bien plus menaçant, "Et en conséquence, s'attaquer à elle, c'est s'attaquer à moi !"

 

Sa voix avait tonné sur les derniers mots. Une immobilité absolue lui répondait. On aurait vu et entendu une mouche voler dans la cour. Le regard d'Ellanna était toujours impénétrable et il leva une main menaçante, soudain bien plus calme en apparence.

 

"Je laisse cinq minutes au ou aux coupables pour se dénoncer. Vous savez d'ores et déjà quel sera son châtiment et, si je dois vous soumettre un par un à la question pour savoir, je le ferai."

 

Dans un tournoiement de cape, il rejoignit Ellanna, posant sa main sur son dossier avant de balayer l'assemblée du regard. Finalement ses yeux se déposèrent sur Leren et il vit son lieutenant pâlir en devinant qu'il savait, avant de baisser les yeux et de se relever, venant s'agenouiller devant lui.

 

"J'ai amené ce verre à ma dame" avoua-t-il, les yeux fixés vers le sol, vers le bas de la robe pourpre.

"Et pourquoi donc ?" interrogea Darius, sa voix frémissante.

 

Il ferma les yeux, sachant qu'il était mort. Darius était connu pour ses explosions de rage, ses hurlements qui faisaient trembler leurs ennemis, sachant que la Main de Noxus avançait vers eux et qu'ils étaient perdus. Mais il avait été assez longtemps dans son unité pour savoir que lorsqu'il semblait calme, mais que ses yeux étaient allumés de cette fureur meurtrière, sa voix et ses mains tremblaient légèrement de haine et de rage, alors ces colères-là était réellement dévastatrices. Nul n'y avait jamais survécu, du camp de la Main ou de ses ennemis. Le volcan était réveillé et couvait, et l'éruption tuerait quiconque serait cible de sa fureur.

 

"Je croyais que dame Ellanna vous avait été imposée et vous gênait" avoua-t-il.

"Voyez-vous donc" répondit son seigneur avec morgue "tu croyais donc pouvoir penser à ma place ? Ne t'es-tu pas dit qu'elle était mon épouse et faisait donc partie de ma famille ? Que nous avions échangé nos sangs ?"

 

Il ne répondit rien et Darius fit signe d'amener le verre.

 

"Tu devrais peut-être le boire toi-même" ordonna-t-il. "Sais-tu ce qu'il contient, au moins ?"

"Non" avoua Leren.

"Qui te l'a donné, alors, et qui t'a mis ces stupides idées en tête ?"

 

Le silence lui répondit et il vint se placer devant le jeune homme.

 

"Leren, tu as été mon lieutenant pendant longtemps et je t'ai apprécié" commenta le général "notamment pour ta loyauté. Bien que je me sois visiblement trompé sur ce point, puisque tu t'attaques à mon propre sang, ne m'oblige pas à te torturer. Je ne le souhaite pas car tu as malgré tout été homme de valeur. Il boira ce verre."

 

Leren releva les yeux, croisant son regard furieux. Quelque chose lui disait que la mort dans ce verre n'était pas douce, et qu'un coup de hache du seigneur serait une fin bien plus enviable.

 

"Boris" fit-il faiblement.

"Viens donc nous rejoindre" ordonna le général.

 

Un mouvement de fuite lui répondit. Il n'avait pourtant pas fait deux mètres qu'il était rattrapé par la foule, et Stan, son troisième lieutenant, alla le chercher par la peau du cou pour le ramener de force, l'agenouillant d'une violente pression sur sa nuque devant le couple.

 

"As-tu une raison ?" s'enquit la voix grave du seigneur.

"Je... pardonnez-moi" fit-il soudainement en s'abattant face contre terre. "J'ignorais que c'était destiné à dame Ellanna !"

 

Un rire glacial lui répondit.

 

"Veux-tu vraiment me faire croire que tu ignorais qui en était la cible, et que Leren ignorait ce que contenait ce verre ?" aboya Darius, et les deux hommes se recroquevillèrent. "Me prenez-vous donc pour un idiot ? Bois !"

 

Il se recroquevilla encore plus, puis se jeta en avant, embrassant le bas de la robe d'Ellanna.

 

"Pardonnez-moi, ma dame" supplia-t-il, tremblant de terreur. "Je vous en prie, pardonnez-moi !"

 

Le visage d'Ellanna ne présenta pas la moindre variation d'expression. Elle le laissa pleurnicher quelques instants, puis fit un signe de doigts et Stan vint aussitôt l'attraper, le reculant loin de la dame. Il croisa son regard de glace, pleurant de terreur, une lueur d'espoir folle dans les yeux quand elle rouvrit la bouche, qui fut pourtant aussitôt brisée.

 

"Bois."

 

Son ordre n'avait pas été plus élevé qu'un murmure et pourtant il avait été entendu distinctement dans chaque recoin de la cour. Il resta pétrifié, regardant le verre devant son visage, porté par Yohan, adressa un regard suppliant aux alentours sans que personne ne bronche puis, en voyant le manque absolu de soutien, accepta d'ouvrir la bouche. Yohan y versa le liquide sans ralentir.

 

Tout d'abord il ne se passa rien, puis il se mit à haleter, sa peau rosissant rapidement. Ses membres cessèrent de le soutenir, toute force disparue, en quelques instants à peine, et Stan le relâcha à la première convulsion, le laissant au sol. Il ne resta conscient que quelques minutes, convulsant de plus en plus fort jusqu'à ce que finalement tout s'arrête, de l'écume coulant de ses lèvres, ses yeux horrifiés ouverts sur le vide.

 

Darius saisit sa hache et Leren ne bougea pas, inclinant docilement sa tête, lui présentant sa nuque. Un instant ils crurent qu'il allait l'épargner. Leren était son lieutenant depuis plusieurs années et avait fait trois campagnes militaires en sa compagnie. Les deux hommes étaient proches, et pourtant la hache s'abattit sans une hésitation. La tête du soldat vola, parfaitement tranchée, et son corps décapité s'effondra. Il reposa sa hache, le manche appuyé sur le sol alors qu'il en tenait la tête.

 

"Ellanna Faend est mon épouse" annonça-t-il dans la cour silencieuse "et toute attaque envers elle est une attaque envers moi. Elle est la maîtresse de ces lieux et vous lui devez totale obéissance en ma présence comme en mon absence. Si une telle chose venait jamais à se reproduire, ma fureur ne serait pas destinée uniquement aux coupables comme aujourd'hui, mais également à mes servants et mes soldats incapables d'accomplir leurs devoirs. Elle est votre dame et j'attends de vous que vous la protégiez. Le contraire me serait fort déplaisant."

 

Il se retourna, lui tendant sa main, et elle la saisit pour se lever avec une grâce inhumaine. Tous les yeux étaient fixés sur elle alors qu'elle prenait le bras de son mari et ses yeux balayèrent la cour.

 

"Mon mari vient de rentrer de voyage et j'attends un déjeuner, puis un bain pour lui" lâcha-t-elle d'une voix calme avant qu'il ne l'emmène à l'intérieur.

 

Ils avaient à peine disparus qu'un tourbillon d'activité s'emparait de la cour. Yohan et Stan les suivaient et se placèrent chacun devant l'une des portes de leurs appartements respectifs. Ducouteau était levé, difficilement appuyé sur le mur de pierre autour de la fenêtre en forme d'ogive qui donnait sur la cour.

 

"Qu'avaient-ils fait ?" interrogea-t-il avec une curiosité évidente.

"Ils ont tenté un empoisonnement au cyanure" répondit Darius.

"Seigneur" fit Ellanna avec une brève révérence.

"Dame" répondit-il avec un léger signe de tête. "Pardonnez-moi, je ne vous salue guère dignement."

"C'est chose aisément pardonnable. Je crains que mon époux et vous ne deviez vous succéder dans le même bain si vous ne souhaitez pas révéler votre présence et je pourrai peut-être ensuite examiner vos plaies ?"

"Ce serait un honneur. Vous avez une bien charmante épouse, Darius."

"Je vous remercie, Aleksandr. Souhaitez-vous que nous contactions quelqu'un ?"

"Je voudrai profiter de votre hospitalité le temps de recouvrer un peu de forces, et ensuite j'apprécierai effectivement de voir Talon."

"Vous n'aurez qu'à le demander."

"Dame Ellanna... puis-je vous appeler Ellanna ?"

"Bien sûr, seigneur."

"Appelez-moi Aleksandr dans ce cas, je vous en prie, comme votre époux. Pourrai-je savoir comment avez-vous su pour ma survie ?"

"C'est une bien longue histoire" déclina-t-elle "et je propose que vous vous reposiez une fois vos plaies soignées. Ensuite je vous la raconterai avec plaisir... une partie du moins."

"Bien sûr, bien sûr" fit-il distraitement.

 

Il commençait à somnoler à nouveau et Darius le ramena à son fauteuil avant de se frotter le visage. Cela faisait plusieurs jours qu'il n'avait plus dormi et, même si le soleil venait de se lever, il était épuisé. Ellanna passa dans le salon attenant alors que du bruit s'y faisait entendre. Un énorme baquet avait été amené, laissé sur la partie carrelée au fond de la pièce, et l'eau en son sein fumait. De grandes serviettes étaient disposées toutes proches, ainsi que plusieurs savons, et l'une des servantes s'inclina profondément.

 

"Votre époux souhaitera-t-il de l'aide ?"

"Cela ira, merci" répondit-elle distraitement.

 

Une deuxième procession entrait, déposant des plateaux garnis de pains encore chauds, de divers types de confiture et douceurs, mais également de jambon et de fromage, ainsi que plusieurs boissons. Le déjeuner était gargantuesque mais c'était ce qu'elle avait demandé, et finalement le dernier serviteur se retira avec une courbette.

 

"Sonnez quand vous aurez terminé, ma dame" risqua-t-il avant de sortir à reculons, refermant la porte derrière lui sans attendre de réponse.

 

Elle retourna dans la pièce voisine et regarda Ducouteau à nouveau plus ou moins éveillé.

 

"Aleksandr va avoir besoin d'aide" constata-t-elle en se tournant vers son mari. "Cela vous gêne-t-il si je..."

"Vous n'êtes pas une servante" protesta Darius.

"C'est cela ou je devrai en appeler une" constata-t-elle.

 

Ducouteau sourit en voyant la réticence dans le regard noir du guerrier.

 

"Vous avez sans doute une servante en laquelle vous avez confiance" offrit-il, conciliant "et vous devriez y aller en premier avec votre épouse, Darius."

 

Il esquissa un sourire à l'expression ravie de la jeune femme dans le dos de son époux et celle un peu perplexe dudit époux. Elle avait pourtant pris sa main, l'entraînant à côté, et Ducouteau se rassit dans le fauteuil incroyablement confortable. Il avait bien le temps de faire encore une petite sieste, n'est-ce pas ? Il faudrait juste qu'il pense à désinfecter ses rares plaies, mais la plupart du temps la torture était faite par brûlure. Un frisson parcourut sa colonne vertébrale alors qu'il se rendormait et il se rapprocha du feu, profitant de la chaleur bénie.

 

A côté, Ellanna avait fait un sourire et dégrafa d'autorité la cape pourpre, la déposant sur une chaise avant de commencer à délacer la fermeture droite de l'armure, la moins accessible au guerrier.

 

"Ellanna" murmura-t-il "vous n'êtes pas ma servante."

"Non" répondit-elle "je suis votre femme et je souhaite vous voir et vous sentir dénudé, et également assurer votre confort."

 

Il s'immobilisa net et elle leva les yeux au ciel.

 

"Ne me dites pas que vous n'avez jamais fréquenté les prostituées des camps de soldats, Darius, parce que je ne vous croirai pas."

"Bien sûr que si, j'ai..."

"Vous souhaitez avoir des héritiers ?" interrompit-elle, et il acquiesça, la faisant sourire avec malice. "Je crains que vous ne deviez en passer par là quelques fois, alors. Vous ne le souhaitez pas ?"

 

Elle bascula en avant, dans son étreinte, prise par un baiser exigeant. Ce fut finalement elle qui les sépara, les joues rosies, et il ne discuta pas, retirant son armure alors qu'elle l'aidait avant d'entrer dans le baquet. Même si l'eau avait refroidie, sa tiédeur restait plus qu'agréable et il se détendit rapidement, suivant des yeux la silhouette vive de sa femme qui ne tarda pas à lui amener du savon. Il se lava néanmoins rapidement, souhaitant laisser un peu de chaleur à son invité imprévu, et prit ensuite la serviette qu'elle lui tendait, se séchant rapidement sans percevoir le regard fort intéressé qui le parcourait tout entier, puis il enroula sa serviette autour de ses reins et prit son poignard.

 

"Appelez la servante que vous préférez" fit-il simplement. "Vous les connaissez mieux que moi."

 

Elle se rendit dans son appartement, dont elle ouvrit la porte, et le nom de Camila lui parvint un instant après, appelé avec force, puis la jeune blonde revint à la suite de son épouse. Il leur jeta un oeil sans cesser de se raser, maniant habilement la lame extrêmement aiguisée, et elles poursuivirent vers la chambre voisine. Ellanna avertissait très calmement Camila, la prévenant que pire que la mort l'attendrait si elle trahissait ce secret, et pourtant il entendit parfaitement l'exclamation horrifiée lorsque la femme reconnut le seigneur endormi. Elle accepta immédiatement sa tâche d'infirmière, de même que de garder le secret absolu, leur prêtant serment sans hésiter un instant.

 

Puis elle repassa dans le salon, allant installer en toute hâte un paravent autour du baquet, avant de revenir chercher l'homme vieillissant, le soutenant jusqu'à ce qu'ils ne disparaissent. Darius en profita pour déjeuner, puis émit un long bâillement en s'étirant.

 

"Camila" appela-t-il "tu installeras notre invité dans mon lit."

"Bien, mon seigneur" répondit la voix féminine. "Dois-je faire autre chose ?"

"Soigne-le et assure-toi qu'il mange" fit-il en se levant.

 

Il s'empara d'une couverture et rejoignit le canapé, pour être arrêtée par une silhouette mécontente.

 

"C'est une plaisanterie, j'espère ?" siffla Ellanna.

"Pardon ?"

"Ma chambre est ici" fit-elle en pointant la bonne direction. "Ceci n'est pas négociable."

 

Trop fatigué, il renonça à protester et alla se coucher dans le lit au matelas confortable. Un délicat parfum féminin envahissait les draps et il s'endormit très vite.

Publié dans League

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J
Il faudra que je prenne le temps de les relire d'affilée, je commence à perdre le fil, ça se complexifie.
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