Chant du serpent (3/X)

Publié le par Khimaera

"Ellanna ?"

"Darius" murmura-t-elle faiblement. "Vous êtes revenu..."

"Que se passe-t-il ?"

"Quelqu'un voulait bien me tuer" murmura-t-elle, incapable de se tenir droite. "Je peux retenir le poison mais pas le purger."

"Poison ?"

"Le vin..."

 

Sa main se tendit vers la coupe sur la table de chevet et il le renifla attentivement, cherchant à discerner la moindre odeur suspecte. Sous le fumet du vin, l'amande frappa soudain ses narines et il sentit une fureur sans nom l'envahir. Quelqu'un avait empoisonné Ellanna au cyanure. Elle avait bu très peu du vin en question, ce qui expliquait sans doute qu'elle soit encore en vie, et il reposa brutalement le verre sur la table de chevet, manquant de l'envoyer dans la cheminée. Il le ferait plutôt avaler au responsable...

 

"Savez-vous qui l'a fait ?" interrogea-t-il, ivre de fureur.

"Non."

"Ne me mentez pas ! Je vais faire chercher un médecin."

"Avez-vous la dague ?"

"Quelle dague ?"

"La dague de Freljord..."

 

Il se souvint soudain de la lame brûlante et la reposa délicatement contre son oreiller redressé, filant à côté. Ducouteau dormait toujours profondément et il s'empara de la dague d'or, retournant ensuite à côté. Elle avait refermé les yeux, à peine consciente, et il caressa doucement sa joue. Sa peau frémit et son regard d'orage vint se poser sur lui.

 

"Est-ce que vous l'avez tué ?" murmura-t-elle.

"Oui" répondit-il, toujours fou de rage.

"Dans ma main... droite."

 

Il s'exécuta, refermant ses doigts sur la poignée, et elle vint poser la pointe serpentine sur son index gauche, pressant légèrement la pointe. Son doigt s'ouvrit aussitôt mais une seule goutte de sang en perla alors que le joyau rouge sombre s'illuminait brutalement, emplissant la chambre d'une lueur sinistre. Pourtant Ellanna ne paraissait pas souffrir, au contraire, se détendant de plus en plus alors que quelques grains de poudre blanche apparaissaient sur la pointe d'or, puis s'accumulaient jusqu'à former une petite boule de moins d'un centimètre de diamètre.

 

Elle avait nettement repris des couleurs lorsque la dague s'écarta de son index déjà refermé et elle la leva, la lui offrant. Il faillit toucher le cyanure concentré, fasciné, mais renonça, attrapant à la place le verre de métal sculpté.

 

"Mettez-le ici, ma dame" fit-il avec un sourire inquiétant.

"Allez-vous le faire boire à celui qui me l'a envoyé ?" demanda-t-elle avec un faible sourire.

"Je pourrai le décapiter mais je préférerai qu'il meurt ainsi."

"Pourrai-je le voir ?"

"Pouvez-vous vous lever ?"

"Dans quelques minutes, je pense."

"Bien. Je reviens."

 

Il rouvrit la porte en grand, pour voir la silhouette plus loin, montant la garde. Cela fit remonter sa rage en lui, car ses hommes auraient dû protéger son épouse comme ils l'auraient protégé lui. La situation ne l'enchantait guère et ils allaient très vite le comprendre.

 

"Yohan !" aboya-t-il, et le soldat se tourna aussitôt vers lui, posant immédiatement un genou à terre.

"Mon seigneur ?"

"Rassemble immédiatement tout le monde" tonna-t-il, fou de rage. "Chaque personne dans cette fichue maison, du plus pitoyable esclave aux lieutenants comme toi !"

"Mon seigneur, il est deux heures avant l'aube" argumenta faiblement le soldat, avant de courber la tête à la réponse rugissante.

"Tu as dix minutes, Yohan, et gare à toi s'il manque la moindre personne !"

"Bien, mon seigneur" murmura le soldat avant de se relever et de vider les lieux.

"Et envoie-moi trois servantes d'Ellanna !" cria-t-il dans son dos.

 

Le lieutenant n'eut pour autant pas l'occasion de le faire, puisque trois jeunes femmes étaient accourues dès qu'il avait mentionné le mot servante, et elles s'inclinèrent en même temps devant lui.

 

"Mon seigneur ?" osa l'une d'elles.

"Suivez-moi" ordonna-t-il, et elles s'exécutèrent aussitôt.

 

Son épouse s'était relevée, se rapprochant de la fenêtre où l'aube ne pointait pourtant pas, et se retourna vers lui, lui faisant un demi-sourire.

 

"Je vous ai entendu" murmura-t-elle, et il sentit son cœur s'accélérer légèrement à l'étincelle apparue dans ses yeux.

"Aidez ma femme à shabiller" ordonna-t-il sur un ton rude. "Mon épouse, je vous attends dans mes appartements quand vous serez prête."

 

Elle fit une légère révérence devant lui et il quitta la pièce, emmenant le verre de vin coupable. Une des servantes s'était aussitôt précipitée vers l'immense penderie et l'ouvrit alors que les deux autres s'élançaient, délaçant sa tenue de nuit en l'aidant à se maintenir debout en la voyant vaciller.

 

"Tout va bien, ma dame ?" demanda l'une d'elle.

"Cela ira mieux dans quelques minutes" assura Ellanna en tentant de dissimuler le léger tremblement de sa voix.

 

Elle avait gardé le poison dans ses veines plusieurs heures et était fatiguée par l'extraction.

 

"Attendriez-vous un heureux événement ?" interrogea l'autre en posant ses mains sans plus de façons sur son ventre plat.

 

Ellanna resta interloquée, puis fit un sourire amusé.

 

"Pas encore, je le crains. Non, Camila, pas de blanc."

"Quelle couleur, alors, ma dame ?" demanda Camila sans protester, rangeant la tenue qu'elle avait choisie.

 

Un regard couvant de puissance lui répondit et elle frissonna. Quelqu'un avait mis sa maîtresse très en colère, et son seigneur visiblement également.

 

"Du pourpre."

"Je... je n'ai qu'une tenue pourpre, ma dame" murmura Camila.

"Elle sera parfaite pour ce matin."

 

Elle savait parfaitement de quelle robe il s'agissait et Camila ne protesta pas plus. Elena avait déjà saisi un corset noir et Stella la fit asseoir dès qu'elles le lui eurent lacé et passé la robe pourpre. Elena entreprit alors de la coiffer alors que Stella rehaussait son regard d'orage de subtil maquillage. Camila terminait de choisir ses chaussures et les lui passa ensuite, les laçant avec dextérité. Moins de dix minutes après, elle était prête et se sentait bien mieux également.

 

Elena l'amena jusqu'à la porte mitoyenne, toquant pour elle avant de se retirer lorsque Darius ouvrit le panneau de bois. Darius resta silencieux un instant, la regardant avec attention, puis finalement lui tendit une main. Sa femme, vêtue de pourpre, dégageait une aura de fureur et de danger, et pourtant il la trouvait incroyablement belle ainsi. Elle posa doucement sa main sur celle tendue et il la porta à ses lèvres.

 

"Vous êtes ravissante ainsi, Ellanna" murmura-t-il "et celui qui ne sentirait votre danger serait un sot."

"Je vous remercie" répondit-elle avec un sourire. "Y allons-nous ?"

"Dans quelques minutes. Ils peuvent bien attendre dans le froid, cela leur enseignera peut-être à prendre soin de mon épouse. Venez, entrez."

 

Il referma derrière eux et elle vit immédiatement l'homme grisonnant endormit dans le fauteuil devant le feu.

 

"S'agit-il de..."

"Oui" confirma-t-il. "En doutiez-vous, ma jeune épouse ?"

 

Elle sourit et vint l'enlacer, passant ses bras autour de son cou. Il hésita un instant, puis referma un bras autour de ses hanches fines, l'attirant délicatement contre lui.

 

"Je n'ai pas douté de vous un instant" assura-t-elle doucement.

 

Hypnotisé, il se pencha doucement en avant, ne lâchant pas ses yeux du regard. Ceux-ci s'éclairèrent aussitôt avec un pétillement, une invitation à venir, à s'approcher plus, et il resserra doucement sa prise avant de l'embrasser. Elle paraissait si fragile dans son étreinte qu'il n'osa venir plus, la caressant à peine. Ce n'était visiblement pas ce qu'elle souhaitait puisqu'elle s'accrocha plus fermement à son cou, le forçant à se pencher pour échauffer leur baiser, et il perdit soudain toute retenue, enfouissant sa main libre dans son abondante chevelure auburn, serrant son corps frêle contre lui.

 

Ils se séparèrent soudain en percevant un même mouvement, mais ce n'était que Ducouteau qui se retournait, se rapprochant du feu mourant. Il sentit la chaleur monter en lui au regard brillant de sa femme, qui relâcha sa nuque pour laisser ses doigts courir sur sa joue, un sourire étirant ses lèvres fines.

 

"Il était temps que vous m'embrassiez, six mois après notre mariage" murmura-t-elle.

"C'était un mariage arrangé" protesta-t-il doucement. "Je ne voulais pas vous forcer à quoi que ce soit, vous n'êtes pas une catin et vous ne sembliez pas le désirer."

"Je ne le désirai pas... au début" acquiesça-t-elle, venant caresser ses lèvres une seconde. "Mais vous n'êtes pas comme on vous décrit, seigneur Darius. Vous êtes loin d'être une brute sans cervelle."

"Je vous remercie" répondit-il avec ironie, avant de poser des doigts brûlants sur sa joue. "Et en désirez-vous plus, mon épouse ?"

 

Elle hésita un instant, réfléchit, puis le regarda droit dans les yeux.

 

"Quand vous aurez tué celui qui a tenté de m'assassiner."

"Dites-moi de qui il s'agit."

"Leren m'a amené le verre et savait ce qu'il contenait, mais ce n'est pas lui qui l'y a mis."

 

Il plissa des yeux en entendant le nom de son second lieutenant, puis baisa son front, ne mettant pas sa parole en doute.

 

"Eh bien, il nous dira qui est son complice en ce cas. Souhaitez-vous venir ?"

"Est-il blessé ?" demanda-t-elle en jetant un œil à l'homme endormi.

"Il l'a été, mais il a refusé que je ne le soigne tant qu'il n'aurait pas dormi. Je n'ai même pas pu désinfecter ses plaies."

"Hm. Nous ferons cela dans quelques minutes et peu importe son opinion."

 

Il sourit en se détachant doucement d'elle, embrassant néanmoins encore une fois ses doigts.

 

"J'aime cet aspect de vous, ma dame" observa-t-il.

"J'en suis heureuse, car je ne l'aurai pas dissimulé pour votre plaisir."

"J'ai l'impression de ne pas vous connaître alors que vous êtes ma propre épouse" soupira-t-il.

 

Elle eut une mine surprise et réfléchit de longues secondes, puis lui sourit, glissant sa main dans les siennes.

 

"Nous nous sommes mariés pour un traître, Darius, peut-être pourrions-nous nous marier à nouveau pour nous ?"

 

Il resta surpris, puis recouvrit sa main, baissant doucement la tête avant de poser un genou à terre.

 

"Accepteriez-vous de m'épouser, dame Ellanna ?"

"Avec le plus grand plaisir, seigneur Darius" répondit-elle en lui offrant un lumineux sourire.

 

Il manqua de rougir mais se retint, se relevant lentement pour embrasser sa main avant de lui présenter son bras. Elle le saisit avec délicatesse et il la regarda à nouveau. Six mois auparavant, il ne voulait pas de femme qui traînerait dans ses pattes, s'accrocherait à lui en pleurnichant comme quoi elle voulait de nouvelles robes ou de nouveaux bijoux. Maintenant qu'il en avait trouvé une aussi forte que lui, il ne voulait plus qu'elle quitte son côté.

 

"Ellanna ?" interrogea-t-il soudain.

"Oui, seigneur ?"

"Avez-vous assez de tenues ? Je veux dire, je n'ai jamais regardé si..."

"Tout dépend" fit-elle avec malice, le tirant d'embarras. "Parlez-vous de tenues quotidiennes, de tenues qui vous sont réservées ou de tenues d'apparat pour faire pâlir de jalousie la noblesse de Noxus ?"

"De tout" répondit-il sans hésiter.

"Oui à la première catégorie, non aux deux autres. Je ne m'attendais pas à entendre une telle question dans votre bouche un jour."

"N'avez-vous pas demandé à vos servantes si vous pouviez en avoir davantage ?"

"Elles estiment que je n'ai pas à dépenser la fortune du seigneur Darius."

"Vous êtes mon épouse" protesta-t-il, avant de soupirer à son sourire ironique. "Ils ne l'admettent pas, n'est-ce pas ?"

"Non."

"Ils l'auront admis dans deux heures, et Kratos viendra vous voir quand vous le souhaiterez."

"Vous connaissez Kratos" pouffa-t-elle.

"Je suis bien obligé d'aller parader parfois et son nom est sur toutes les bouches."

"Si vous voulez faire défaillir les dames de Noxus de jalousie, c'est un bon choix."

"Ce sera le mien alors. Allons-y, ils doivent être assez refroidis maintenant."

 

Elle sourit. Kratos était un fin roublard, couturier de talent, qui avait réussi à se hisser à une place enviable dans la jungle sauvage qu'était Noxus sans sortir une seule fois une épée. En effet, il se contentait de dessiner les plus belles tenues de la noblesse pour des prix ridiculement élevés, et l'attaquer aurait donc signifié se mettre à dos bien des nobles dames. Ses lèvres déposèrent un baiser sur la joue de son époux, à peine à portée à cause de leur différence de taille, et elle prit à son oreille alors qu'il ouvrait la porte de ses appartements.

 

"Vous ne paraissez pas furieux pour un homme dont l'on vient de tenter assassiner la femme."

"Vous m'aviez fait sortir ceci de l'esprit" répondit-il aussitôt, la relâchant le temps d'aller chercher la coupe de vin avant de revenir, lui présentant son bras alors que la colère enfouie en lui remontait rapidement à la surface.

 

Elle le prit et Yohan, qui avait attendu dans le couloir, s'inclina profondément.

 

"Mon seigneur, toute la maisonnée est rassemblée dans la cour, comme vous l'aviez demandé."

"Ne salues-tu pas ta dame ?" interrogea-t-il, et la nuque du lieutenant se courba encore.

"Mille excuses, ma dame."

 

Elle lui adressa un regard hautain et la pointe de ses oreilles rougit. Darius lui tendit la coupe et il la prit aussitôt.

 

"Emmène ceci, et n'en renverse pasune goutte. Camila, assure-toi qu'il y ait un siège pour mon épouse."

 

La servante partit aussitôt en courant et ils se mirent en route, la marche ouverte par Yohan et suivis par les deux autres servantes. Une bonne centaine de personnes faisaient le pied de grue à l'extérieur et il conduisit Ellanna au fauteuil couvert d'un dais blanc qui avait été amené, posé sur le perron de roche qui surplombait la cour, la faisant asseoir avant de se reculer, parcourant les environs du regard pour revenir sur elle. Elle était splendide ainsi, telle une fleur de sang sur une surface immaculée. Son visage était froid, sans trace de l'affection qu'elle lui avait montré quelques minutes avant, parfaitement imperturbable.

 

Elle le regarda en retour, croisant leurs visions un instant. Il avait remis son armure pendant qu'elle s'habillait et sa cape pourpre claqua dans le vent du matin, faisant sursauter nombre de personnes. L'aube commençait à se lever et il se redressa de toute sa taille, avançant de plusieurs pas en restant néanmoins en hauteur, les surplombant tous. Ils s'étaient agenouillés à leur entrée mais il ne leur donna pas l'autorisation de se relever. Pas tout de suite.

Publié dans League

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